lundi 12 janvier 2009

Ah, Mingus !

Tous sur Mingus !

30 ans après sa mort, 50 ans après la parution d’un disque que beaucoup considèrent comme le meilleur passeport pour franchir les frontières de son œuvre, Charles Mingus continue de nous livrer ce qui est l’essence même de toute création artistique : l’âme. Regards croisés par une bonne dizaine d’amis distants autour de la musique du contrebassiste…


Voilà qui m’apprendra à creuser trop profondément certains sillons et à me laisser goulûment engloutir dans les univers infinis d’un quarteron de musiciens, devenus des compagnons de vie à force d’abuser de leur fréquentation. Dis donc, Coltrane, qu’as-tu fait ? Ton parcours de comète, fulgurant et mystique, a tellement consommé de mon énergie que j’en ai fini par oublier, parfois, que tu n’étais pas seul au monde sur la belle planète du jazz ! Aujourd’hui encore, il ne s’écoule pas une semaine sans que je ne m’en réfère à ta musique lorsque la nécessité de charger mes batteries musicales se fait sentir. Un exclusivisme qui, très certainement, marque une profonde injustice envers tes pairs, au point que je dois me rendre compte aujourd’hui que certains d’entre eux, parmi les plus grands, me sont presque des inconnus. Mais la vie avance toutefois et leurs causes ne sont pas perdues, je leur dois bien ça. Un jour certainement…

Prenez Mingus par exemple, Charles de son prénom. Que sais-je vraiment de lui en dehors de ce que n’importe quel profane est censé connaître ? L’essentiel peut-être : Mingus, musicien génial et hors de toutes les normes, compositeur et arrangeur d’exception, sa formation classique, cette église méthodiste où il chante le blues et où l’on se livre «aux incantations et aux lamentations qui répondent au preacher». Je sais aussi sa force physique, ses confrontations parfois violentes avec d’autres musiciens qui lui ont valu, par exemple, d’être exclu de l’orchestre de Duke Ellington après une altercation avec Juan Tizol, le compositeur de «Caravan». Ses compagnons de route aussi, dont le génial Eric Dolphy, autant de musiciens qui vont s’accomplir à ses côtés, et surtout à ses côtés d’ailleurs, lui l’artificier dont la contrebasse disait la fureur et l’invention. Un homme en colère, cet «homme noir aux Etats-Unis», qui racontera sa vie dans une autobiographie aux accents tragiques appelée «Moins qu’un chien», et dont le titre parle de lui-même. Mingus a écrit les grandes pages de son histoire entre les années 1956 et 1962 avant de s’éclipser durant de longues années puis d’effectuer un retour sur scène en 1971. Avant de disparaître en janvier 1979, le 5 exactement, il y a trente ans donc, frappé par un mal qui l’avait cloué sur un fauteuil pour l’épuiser jusqu’à sa mort.

J’aimerais citer ici in extenso le paragraphe de conclusion que Francis Marmande écrit à son sujet dans le Dictionnaire du Jazz : «Emotif et recensant en lui-même les émotions de son peuple, Mingus a entrepris de faire ouvertement parler, crier, la musique, comme on fait parler la poudre. Avec une énergie très physique qui concentrait ses qualités de compositeur, d’arrangeur ou d’agitateur. Avec une générosité et une intégrité qui ont contraint toutes les communautés (celle des musiciens lui étant acquise) noires, blanches, officielles et marginales, à le reconnaître et le saluer. In extremis peut-être, mais tout de même». Rien à ajouter.

Si tout de même parce que bien sûr, je connaissais quelques thèmes majeurs de cet homme «en colère tous les jours» : «Better Get In In Your Soul», «Goodbye Pork Pie Hat» ou «Fables Of Faubus». De ces dernières, j’avais eu connaissance à la fin des années 80, lorsque Claude Nougaro, avec l’accord de Sue, l’épouse de Mingus, en avait proposé une adaptation appelée «Harlem» sur son album Nougayork. Des secondes, je connaissais depuis longtemps (toujours ?) la mélodie, sans forcément l’identifier, avant que Michel Portal ne la reprenne à son compte sur l’album Minneapolis. Un survol finalement, l’idée que j’avais affaire à un acteur essentiel de la scène musicale du XXe siècle, mais qu’il serait bien temps de voir ça un peu plus tard. Bizarrement, je n’avais jamais pris le temps d’écouter un disque de lui, du début jusqu’à la fin… Allez comprendre que ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai accepté de me joindre à ma cohorte de blogueurs lorsqu’il s’est agi, en toute liberté, d’écrire un texte consacré à monsieur Mingus. J’ai retourné des dizaines de fois la question dans ma tête et finalement choisi de jouer cartes sur tables. Puisque sa musique ne m’était que mal connue, pourquoi le cacher et faire comme s’il en allait autrement ? Non, autant se présenter tel qu’on est et dire sa démarche : d’abord consulter quelques archives, mon dictionnaire du jazz en particulier, un peu jauni déjà et lire les pages magnifiquement écrites par Francis Marmande. Puis choisir un disque parmi les enregistrements à ma disposition et, finalement, n’avoir aucune hésitation quant à la galette à sélectionner en m’apercevant que les thèmes que je connaissais le mieux avaient tous été enregistrés en 1959 pour le disque Mingus Ah Um. Et là, l’évidence, comme dirait Monk ! Celle de se mettre un chef d’œuvre entre les oreilles, un disque inoxydable dont chaque pièce semble à la fois un classique mais aussi d’une terrible actualité. Dans ce disque quinquagénaire, ça bouillonne, ça gronde, ça chante, il y a là l’essence de la vie, l’esprit d’un homme et d’un peuple qui marche vers un monde qui pourrait être meilleur si… mais qui ne l’est pas, néanmoins. Cette force vitale emporte tout sur son passage tant le propos, qui s’appuie pourtant sur des arrangements complexes et novateurs, est d’une limpidité fougueuse.

Et voilà que je culpabilise maintenant : comment avoir réussi à zigzaguer à ce point jusqu’à parvenir à éviter une rencontre plus précoce avec Charles Mingus ? Un exploit assurément, et la certitude d’une erreur qui sera réparée.

En écoute : "Better Get It In Your Soul", extrait de Mingus Ah Um



Contrebasse : Charles Mingus
Saxophone : Booker Ervin et John Handy
Trombone : Willie Dennis et Jimmy Knepper
Piano : Horace Parlan
Batterie : Dannie Richmond

Le "Z" Band - 5e édition - Tous sur Mingus !

Jazzques - Mingus Plays Piano
Jazz Chroniques et Coups de coeur - Changes One, Changes Two
Backstabber - Last Cha Cha in Tijuana
Jazz0centre - Oh Yeah !
L'Ivre d'images - Blues and Roots
Mysterioso - So Long Eric
Native Dancer - Original Mingus Fables
Ptilou's blog - L'autobiographie de Mingus "Moins qu'un chien"
Jazz à Paris - L'évangile selon Saint Mingus
Bladsurb - Mingus et moi

9 commentaires:

ptilou a dit…

Un disque que j'ai découvert dans la dot de mon épouse qui possédait ce disque de Mingus... D'ailleurs, le good bye pork pie hat est devenu notre théme fétiche que l'on demande à tous les pianistes de bar ou à tous les musiciens de jazz se risquant au jeu du request...
Ah hum !

Bill Vesée a dit…

Le premier disque de Mingus à écouter, évidemment ! Et le plus accessible.
Dommage que Columbia ait censuré les Fables of Faubus de leurs paroles !

Bravo pour cette note magnifiquement écrite !

la pie blésoise a dit…

Eh oui, ils sont rudes, nos amis du Z band, à nous imposer des sujets pareils, à nous, fans de Coltrane, de Texier et de Christian Vander (mais chut, je n'ai rien dit...)
Belle note, érudite et bien dite quand même !

roudodoudourou a dit…

Oh mais moi aussi je suis fan de Trane et de Texier (dans une moindre mesure, bien sûr)!
Je dois dire que sur MAGMA, je sèche, je n'en connais finalement rien du tout...
Moins long en tout cas que Maitre Chronique, qui, pour un gars qui ne connait pas Mingus, le connait quand même fort bien!
Et en tout cas en parle formidablement.
Oui ce disque de Mingus est un de ceux qui n'a aucune prise sur le temps, qui sont des joyaux intemporels, imputressible et inoxydable.
Comme "Kind of Blue", comme "A love Supreme", comme "Bill Evans at the Village Vanguard", etc...
Très beau texte dans son aveu.
Et comme le dit Socrate : "tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien"...

jacquesp a dit…

Et Gabin disait "Je sais qu'on ne sais jamais. Mais ça je le sais"
:-)
Qui peut dire qu'il connait tout de tous les jazzmen?

Mingus, je n'en connais pas tout non plus.

Le premier album d'un des fils de Mingus (Eric) s'appelait "Um... Er... Uh...". Tout un symbole.
Un disque à découvrir aussi.

A+

dolphy00 a dit…

J'ai mis récemment une video en ligne, de Bobby Few, avant de me rendre compte que le thème était "Orange was the colour ..." de Charlie Mingus. Ce plaisir simple d'écoute avait une histoire. Heureuse mémoire qui nous permet d'oublier, et de retrouver, comme à neuf. On en apprend tous le jours, toi, moi, tous. Belle histoire de découverte que la tienne.

Bertaga a dit…

Ne connaissant pas grand chose à la vie merveilleuse des jazzmen je m'apprêtais à poster un commentaire sur Monk. Et puis je me suis rendu compte que tu ne parlais pas du détective Adrien Monk, mais plus vraisemblablement du pianiste Thelonious.

Bon... je vais essayer de rattraper un peu mon retard... direction deezer pour commencer...

Le Z a dit…

J’aime ton billet plein de sincérité avant tout, qui met en évidence que les grandes rencontres musicales de notre vie arrivent parfois lorsqu’on ne les attends pas !

Je pense vraiment, que l’œuvre de Charles Mingus te rendra aussi sensible que celle du grand JC !

Te conseiller des opus ? Oh, tout se tient chez Charles alors faut foncer dans le tas les yeux fermés !
Mais tout de même, pêle-mêle je placerais:

# Charles Mingus - 1963 - The Black Saint And The Sinner Lady (Impulse)
# Charles Mingus - 1959 - Shoes Of The Fisherman's Wife (Columbia)
# Charles Mingus - 1957 - New Tijuana Moods (RCA)
Et ses "Changes One & Two" !

viagra without prescription a dit…

Charles Mingus
a été créé sous forme d'icône dans le jazz de la seconde moitié du 20e siècle, la création d'un patrimoine universellement acclamé seulement après sa mort.