dimanche 21 juin 2009

Kurt... mais bon !

A chœur et à voix

Voici la septième édition du collectif de blogueurs né sous la férule de notre ami Z. Ce rendez-vous trimestriel tombe, et ce n’est pas un hasard, le jour de la Fête de la Musique. Et même si cet événement semble petit à petit se vider de son essence, il n’en reste pas moins qu’une séance d’écritures parallèles s’imposait aujourd’hui. Nous avons choisi un thème commun, celui de la voix et des chanteurs (ou chanteuses) sans nous imposer d’autres contraintes. Ici, il sera question d’un sacré bonhomme : monsieur Kurt Elling, et plus particulièrement d’un album inoxydable : Man In The Air.

Cette histoire est aussi, et surtout peut-être, celle d’un processus d’éducation qui n’a pas suivi son cours normal. Il y a dans tout cela comme une réjouissante inversion, qui devrait convaincre tout parent de ne jamais désespérer de ses enfants. Quel rapport avec le sujet qui nous occupe aujourd’hui ? Laissez-moi le temps de vous expliquer… Peut-être parmi vous se trouve-t-il des humains qui ont la chance d’être père ou mère et qui considèrent comme logique que la transmission de la connaissance se fasse avant tout dans un sens descendant, celui qui va de l’expérience parentale vers ce terreau très fertile et spongieux qu’est l’enfance. Les enfants apprennent de leurs parents, c’est normal, il en a toujours été ainsi. Ne croyez pas cependant que cette belle mécanique éducative puisse ne jamais connaître d’inflexion. car vient un jour où, imperceptiblement, vous percevez comme un début de modification du trajet usuel. Ainsi, alors que vous vous piquiez depuis trente ans de parler un bon anglais, celui qui vous avait valu une note maximale au baccalauréat, vous devez admettre que les mots ne vous viennent plus aussi naturellement qu’au temps de vos années lycée, pas plus que la construction des phrases dont vous êtes certains qu’elles sont bien plus complexes qu’autrefois. Alors vous considérez le cas de votre fille, entre temps devenu experte en ce domaine, et vous l’interrogez pour savoir comment elle traduirait au mieux tel ou tel terme. Pire encore : ayant une phrase ou tout un texte à traduire, vous vous avouez qu’il est beaucoup simple de lui demander d’exécuter la tâche, sachant qu’elle vous rendra une copie parfaite, quand la vôtre n’aurait été qu’approximative et source de questionnements à n’en plus finir. C’est un peu comme si vous n’étiez plus totalement un père : ces rejetons en savent plus que vous… C’est pareil pour la musique : vous avez passé un nombre déraisonnable d’heures, depuis votre enfance, à écouter des disques, vous forgeant une culture taillée dans un pragmatisme sincère. Un compost intérieur dont vous revendiquez fièrement la paternité, même si vous n’en ignorez pas la drôle de composition. N’empêche, cet engrais-là, vous l’avez façonné minutieusement, avec le temps comme premier allié. A cinquante balais, vous vous dites que le bilan n’est pas si désastreux : vous avez vécu les heures chaudes des seventies, celles du rock, du rock progressif, du jazz-rock anglais. Plus tard, les circonstances vous auront appris les beautés d’autres musiques, beaucoup plus anciennes (que vous aurez peut-être entendu définir comme classiques) ou au contraire prétendues contemporaines. Un chemin doré, dont les victimes des piètres années 80 ne peuvent imaginer la richesse, au point que bon nombre de très jeunes gens viennent y puiser leur inspiration, aujourd’hui plus que jamais. Un beau jour, vous aviez à peine plus de 25 ans, vos tympans ont été vitrifiés par le saxophone de John Coltrane jouant « My Favorite Things » en octobre 1960. Comme un explorateur, vous avez fourré méthodiquement le nez dans le moindre recoin de sa discographie, y trouvant une pépite dans chaque cavité et vous savez qu’en touchant du doigt ce trésor, vous vous êtes compliqué votre tâche future en prenant le risque de ne jamais en retrouver l’équivalent contemporain. Au risque d’être gagné, souvent, par un sentiment de déception. Comment dire plus et mieux que « Love » ou « Joy », extraits des First Meditations For Quartet ? Votre fils, dont les oreilles n’ont pu être épargnées par cette boulimie quotidienne, a contracté un drôle de virus, celui qui fait de lui un Musicien et déclare ne savoir rien être d’autre. Le voilà qui empile toutes sortes de saxophones dans sa chambre, alto, ténor, soprano… Même la flûte et la clarinette trouvent leur place parmi ses outils de travail, poussées peu de temps après par manque de place par une bizarrerie électronique appelée EWI. En attendant, certainement, d’autres congénères… Et voilà même qu’il se paie le luxe de vous faire découvrir des artistes dont vous ignoriez l’existence. Lui qui, si jeune, il n’avait alors que 19 ans, avait glissé sur votre platine une galette signée d’un chanteur à la voix presque rabelaisienne. Et vous avait laissé interloqué…

Man In The Air, disque rouge et flamboyant enregistré par Kurt Elling pour le label Blue Note, excusez du peu. La belle claque ! Vous tombez instantanément sous le charme de sa reprise de « Minuano », aérienne comme l’était la version originale de Pat Metheny. Quelle voix ! Chaude, puissante, une mise en place de fer, ce type-là n’est pas comme les autres… car s’il est vrai que le jazz a enfanté beaucoup de chanteuses depuis le début de son histoire, il n’en va pas de même pour les chanteurs, beaucoup plus rares au fil des décennies, même si quelques uns vous viennent à l’esprit dans la longue liste de ceux qu’on vous a dressée : non sans avoir préalablement fait passer aux oubliettes les Peter Cincotti ou Michael Buble, trop tendres pour ne pas dire insipides, vous pensez à Nat King Cole, Cab Calloway, Franck Sinatra, Johnny Hartmann, et plus récemment Al Jarreau, Bobby McFerrin l’inimitable ou l’hyper sensible David Linx. Mais ce Kurt Elling, c’est quand même un sacré bonhomme !!! Man In The Air, enregistré en 2003, vous donne à entendre une autre reprise pas piquée des hannetons : les premières mesures de « Time To Say Goodbye » ne vous sont pas étrangères en effet… Bon sang mais c’est bien sûr, voilà que ce type s’attaque à Weather Report, et plus précisément à ce beau thème de Joe Zawinul appelé « A remark You Made », qu’on trouve sur l’album Heavy Weather, dans la foulée de ce succès planétaire que fut « Birdland ». Une reprise habitée, chaleureuse, une mélodie sur laquelle ont été comme déposés des mots qui paraissent lui avoir appartenu depuis toujours (je précise ici que « A Remark You Made » est une composition instrumentale).

Et puis… l’impensable ! Sur les notes de la pochette, vous avez lu : « Resolution ». Attendez, ce type n’a quand même pas osé ! LE « Resolution » de Coltrane, l’un des mouvements de A Love Supreme, l’album OVNI ? Pas de doute, Kurt Elling s’est attaqué à ce monument, sans le moindre complexe. Il a inventé des phrases qui viennent épouser le thème en toute liberté et… réussi le tour de force consistant à écrire des paroles œcuméniques sur le chorus de saxophone, convoquant toutes les religions à une grande Fête, sans qu’un seul instant on ne soit tenté de crier au blasphème. C’est un pur moment de magie.

Comme tout le disque, d’ailleurs. Celui d’un chanteur virtuose de son propre instrument, cette voix qui vous emporte, en un grand souffle bienfaiteur.

Ah, Coltrane, quand tu nous tiens… Après ce brillant numéro d’équilibriste qu’était l’écriture d’un texte sur le chorus de « Resolution », Kurt Elling récidive aujourd’hui et revisite une fois encore l’univers du saxophoniste. Car, en effet, comment ce chanteur pouvait-il ne pas être sensible à ces instants magiques enregistrés en 1963 et qui donnèrent naissance à l’un des plus beaux disques de l’histoire du jazz, John Coltrane & Johnny Hartmann ? Qui n’a jamais prêté un bout d’oreille à « Autumn Serenade », « Lush Life » ou tout autre des six chansons du disque (une septième, « Afro Blue » fut enregistrée, mais malheureusement pas publiée…) se prive d’une page essentielle de l’histoire du jazz et ne peut comprendre comment, fatalement, cette parenthèse enchantée devait hanter Kurt Elling. Et le chanteur, lui, va faire beaucoup plus qu’évoquer ce disque majeur : avec Dedicated To You, il nous offre une reprise intégrale de l’album à laquelle il ajoute d’autres ballades immortalisées par John Coltrane (comme « They Say It’s Wonderful » ou « It’s Easy To Remember »). L’album est dans les starting blocks, sa sortie étant annoncée pour la fin du mois, c’est-à-dire… maintenant. Je file l’acheter sans attendre. Ne bougez pas, je reviens pour vous en parler ! A tout de suite… Et encore merci à Mad Jazz Boy !

Discographie de Kurt Elling
Ce texte est écrit autour de ma rencontre avec le disque Man In The Air. Mais, on s’en doute, Kurt Elling en a bien d’autres à son tableau de chasse. Vous pouvez lui faire confiance, c’est du haut vol…
1995 – Close Your Eyes (Blue Note)
1997 – The Messenger (Blue Note)
1998 – This Time It's Love (Blue Note)
2000 – Live In Chicago (Blue Note)
2001 – Flirting With Twilight (Blue Note)
2003 – Man In the Air (Blue Note)
2007 – Nightmoves (Concord)
2009 – Dedicated To You (Concord)

En écoute, un extrait de « Resolution »





En plus : les autres textes du Z Band
« God - king above all other gods - lead us now, so we can walk wherein the prophets said that we would trod.
Buddha - tell a sutra like a spell - teach us well to answer silence with the calling of bells.
Allah - bring us to a good alarm - subjugate our wills to answer you like a mighty arm.
Elohim is a pillar of light in the dark and leading all his people to light (for He's the king of the fire).
He brings the fire into everything that's living on earth, in the sun, in the stars.
Take a spark of it - deep within you - put it to the test - it will do the rest -
I confess - It will be like climbing up Mount Everest - I can't express the view from there - but it's for you to follow through.
Lama - show the Power's bright array - bless the climb, and settle peace upon the universe's dark display.
And Jesus - remember every promise made - Present yourself in the middle of the prayers that we say.
Vishnu - preserve us all along the way - Keep us clear of the final thunderbolt of the judgement day.
Hear me - Hear what I - what I ask for today - Fathers.

Way off at the far leftern shelf of the world - up in a house right on the edge of everything - where the time is tumbling in a vortex - the nexus of timetable tides - in the final lighthouse at shining earth's ending - at the spinning of the finishing of sweeping time - driving silence like a stampeding careening wash in charging advance digging the sound of passing everything away into the secret of eternity's pivot dance breaking down crashing doorways - bashing through dreamplace - smash, unlash, efface - everything goes to the open mouth of Kali-ma - where the vault of heaven opens a witness as lonely as forgotten tears keeps up a vigil watching all - even light - go out one witness - one child digging the slaving wheel of meat spitting out - taking up - everything - by the roots pulling out - the lot of what has passed into the past, like a dream. She knows what is gone - gone over - everyone that is done - and unbegun and starting from the super-microcosmic no bug all the way to super-huge galactic suns - and she knows the beginning - is coming in the sweep at the end of all. Even gods have passed over, away. Then, one day the shadow of a priest on the horizon appeared.
He wasn't taken up into the swirling.
He walked with purpose, all the while digging his heels into the bedrock like a man.

But as he came into view the witness saw his eyes were crying.
Tears like blood fell to earth - as he watched heaven disappear in the void - up the drain into the paraboloid - realizing it all - everything -everywhere -into his eyes - seeing that all - he had beloved - went out of itself and away - here in this last ever surge of a day tearing all meaning away - and to the witness's indifference he had this to say: "I know about birth. I know about death, and how the light goes out of men - the life departing – powerless giving it up - but in the vast indifference I invent a deeper meaning.
I'm the one who will say 'use the will every day or go mad trying - go to war against the impotent side of living.
Use every power you're given to stand and act like a man.
And pray -- every day to every god - strike the bowl of heaven and the ringing will become a law.
Build - bridges where you need to go - bring the fire of enlightenment here to life below.
Speak - mercy to the things you meet - listen up to hear the whispering of the blood you bleed.
Stay awake - no mistake - dance the dream awake - and awake. »

dimanche 15 mars 2009

John Remembered

Cordes et âmes...

Je ne tricherai pas : ce texte, publié dans le cadre de la production trimestrielle du Z Band, n'est pas inédit. Je l'avais écrit à l'automne dernier sur mon blog (voir ici l'autre version), sans savoir que son sujet serait celui de notre rédaction collective du printemps 2009. Deux solutions s'imposaient à moi : passer la main, pour une fois, ou refiler le truc, mine de rien, en jouant au type qui a encore pondu un texte interminable avec plein de phrases longues, de tirets et de points virgules (car contrairement aux apparences, le Maître Chronique, le vrai, le seul, celui des digressions à connotation proustique, est vivant, plus que jamais. Il a juste décidé d'appliquer une politique de parcimonie contrôlée dans la publication de ses notes à tiroirs. Rigueur oblige). Mais en réalité, je suis un type honnête, alors je confesse ma temporaire paresse qui me pousse à un lâche copier / coller. Quoique... Je n'ai pu m'empêcher, en relisant ma prose, de procéder à quelques révisions et augmentations, ce qui me déculpabilise un tantinet. Alors voici venu le temps de passer à l'action : le sujet du jour, ce sont les guitaristes et la guitare. Nous avons résumé notre projet sous le beau titre de « Cordes et Âme ». Je pouvais par conséquent difficilement oublier que j'avais déjà raconté mes petites histoires au sujet d'un musicien exemplaire : John McLaughlin, qui a quant à lui bien plus d'une corde à son âme. Et parce que je sais que vous ne rechignez pas au butinage sur la toile, je n'ai pas hésité à émailler mon propos de quelques liens à suivre, si vous le voulez bien... Soyez courageux, ce n'est qu'un bon moment à passer !


Je me suis plongé voici quelque temps, c'était au cours de l'automne dernier, dans la discographie très fournie d’un grand monsieur : John McLaughlin, dont la carte de visite, qui s'apparenterait plutôt à un who's who de la musique jouée depuis plus de quarante ans de par le monde, parle d’elle-même. Connu d’abord pour sa participation à l’aventure de Miles Davis - en particulier sur ces albums majeurs que sont In a Silent Way et Bitches Bew - à la fin des années 60, mais aussi à celle du Lifetime du batteur Tony Williams, ce guitariste virtuose a mis sur pieds une formation aujourd’hui presque mythique (en fait, ce qualificatif est idiot, je m'en rends compte, je veux dire par là que ce groupe, en particulier sa première mouture, celles des années 1970 à 1973, continue de me fasciner et que le quintette que McLaughlin avait formé avec Jan Hammer aux claviers, Jerry Goodman au violon, Rick Laird à la basse et Billy Cobham à la batterie semble toujours autant illuminé par la grâce), le Mahavishnu Orchestra, dont l’irradiation maximale (et la nôtre surtout) s’est produite entre les années 1971 et 1976, avant que son fondateur choisisse de s'éloigner d'un gourou un peu envahissant pour se tourner vers d'autres horizons, tout aussi propices à la méditation. Sa grande période créative suivante fut celle de l’ouverture vers la musique indienne : la naissance de Shakti au cours de la seconde moitié des années 70 en est un témoignage vibrant et unique, revivifié bien plus tard sous le nom de Remember Shakti. Une expérience unique que je vous invite très vivement à découvrir. Apprenez à plonger dans ces heures de musique qui semblent jouées en un continuum féerique, dans un étirement rythmique et hypnotique qui en dit long sur les trésors de vie intérieure qui l'habitent, pour mieux nous les offrir, aux antipodes de nos habitudes occidentales qui, elles, semblent courir après un temps frappé au sceau de l'urgence. Avec Shakti, la musique s'installe, elle s'expose en circonvolutions magiques et la confrontation de John McLaughlin avec ses pairs indiens est la source de vrais moments de grâce, où l'âme semble guider les doigts des musiciens. Il faudrait aussi parler de ce guitar trio parfois houleux mais extrêmement lumineux – une virtuosité à six mains qui fut l'objet de pas mal de critiques pas vraiment justifiées et qui nous laissa un disque splendide : Friday Night In San Francisco – avec Al Di Meola et Paco De Lucia, sans oublier l’hommage à John Coltrane que John McLaughlin rendit en 1973 en compagnie d'un Carlos Santana (Love Devotion Surrender) qui venait de publier ce qui reste peut-être son meilleur disque, Caravanserai, puis beaucoup plus tard en 1995 avec After the Rain, ni la belle collection d’albums en compagnie des plus grands (Trilok Gurtu, Elvin Jones, Dennis Chambers, Joey De Francesco, ...). Âgé aujourd’hui de 67 ans, John McLaughlin le Capricorne (voilà ce qui nous relie, en fait, lui et moi) est toujours sur la brèche : en témoigne 4th Dimension, sa formation actuelle où officie Hadrien Féraud, un jeune bassiste français qui fêtera cette année ses 25 ans et Floating Point, le dernier disque du groupe.

Homme d’une élégance toute britannique – on voit ici que malgré certains écrits de l'an passé et particulièrement ma Sonate Alpestre, je continue de penser qu’il reste parmi nos voisins d’Outre-Manche des hommes et des femmes qui méritent mon admiration – John McLaughlin m’a en outre fait un jour un très beau cadeau. Remontons un peu le cours du temps et arrêtons le calendrier des souvenirs au lundi 6 juillet 1992… Nous sommes dans les Vosges, plus précisément en la jolie petite ville de Vittel qui organisait en ces temps reculés, chaque été, un festival de guitare (aujourd’hui disparu, faute d’argent, de public et de soutien des collectivités locales... ce qui, à l'heure de la récession mondiale que nous connaissons, paraît nous renvoyer à une époque proche de l'Antiquité, il n'est que de voir les municipalités qui se pressent aujourd'hui pour fermer les robinets à toute dépense risquant de se voir apposer le label culturel, débarrassons-nous vite de tous ces saltimbanques si nous ne voulons pas creuser la dette, creuser la dette, creuser la dette... mais au fait, l'abime ne se trouverait-il pas au tréfonds du cerveau de certains de nos élus ?) où se côtoyaient quelques têtes d’affiches internationales et d’autres, moins en tête et plus locales. On y a vu Carlos Santana, Larry Corryel, Mike Stern… et beaucoup d’autres au rang desquels John McLaughlin et son trio de l’époque (Trilok Gurtu aux percussions, Dominique Di Piazza à la basse). En cette fin d’après-midi, Madame Maître Chronique et moi-même arpentions les deux ou trois rues qui forment le centre de la ville (allez vous y promener un jour et promettez-moi de vous livrer à un exercice très instructif : comptez le nombre de salons de coiffure... Vous verrez, vous serez étonnés) et c’est en nous approchant du Palais des Congrès, lieu du Festival, que j’aperçus une silhouette qui m’était très familière : Mister John McLaughlin himself, tout juste sorti de l’exercice obligé de la balance des instruments. Ni une ni deux, je pris mon courage à deux mains – parce que je suis un faux extraverti et un vrai timide – et entrepris de l’aborder pour lui dire, en toute simplicité, combien sa musique avait été importante pour moi. Je me mis à lui parler avec une fièvre enfantine de ce Mahavishnu Orchestra en compagnie duquel j’avais passé beaucoup d’heures de musique. Ah, ce beau groupe sur lequel John McLaughlin régnait, tout habillé de blanc et qui jouait un drôle de rock mâtiné de jazz, urgent, virtuose, cérébral, voire mystique. On lui reprochait de jouer trop vite, de manquer d'âme, de vouloir gagner chaque année la course des 24 Heures du Manche (en particulier dans un magazine spécialisé aujourd'hui dirigé par le comique de service d'une émission de télé-crochet où défilent des créatures très souvent pathétiques, preuve que la roue tourne impitoyablement pour tout le monde, y compris pour ceux qui tentaient de nous faire croire à l'époque qu'ils étaient des êtres révoltés et combatifs). Balivernes, balivernes, on ne critique pas le Mahavishnu par ici : ce groupe brûlait sur scène comme sur disque, on retenait son souffle en écoutant sa musique. Tiens, j’ai même un souvenir très précis : le samedi 6 octobre 1973 (allez savoir pourquoi j’ai retenu cette date, peut-être parce que le même jour, un héros du sport français, le jeune automobiliste François Cevert, venait de se tuer pendant les essais d’un grand prix de Formule 1 de Watkins Glen à l’âge de 29 ans), la télévision (qui comptait trois chaînes exclusivement de service public – certes un peu contrôlé façon Voix de la France – à cette époque, ne l’oublions pas en notre ère de prolifération hertzienne, en voie de mise au pas toutefois) diffusait comme chaque semaine, pendant l’après-midi, un concert de rock dans le cadre d’une émission dont j’ai oublié le nom (Pop 2, peut-être. Oui, c'est ça : même que le présentateur commençait toujours par : « Salut, c'est Pop 2 ! » et vous savez quoi ? Eh bien ce type, c'est l'oncle d'un chanteur qui, lui aussi est membre du jury de cette émission dont je parle un peu plus haut. Notre monde médiatique est bien plus que petit, il est rétréci. Qu'on me rende mes idoles et qu'on expulse ces imposteurs ! Besson, au boulot !). Ce jour-là, j’ai fait connaissance avec le Mahavishnu Orchestra : autour de John McLaughlin, armé d'une somptueuse guitare à double manche et tout de blanc vêtu, officiaient des musiciens dont je ne tardai pas à apprendre qu’ils étaient de grands messieurs de la musique et qui avaient pour nom, je le rappelle au risque de me répéter parce que tel est mon plaisir, Jan Hammer, Billy Cobham, Rick Laird et Jerry Goodman : jazz électrique, musique complexe, d’une intensité stupéfiante. Je découvrais un nouvel univers, moi qui venait de gravir la paisible montagne du Grateful Dead (grâce au concours très particulier de mon gentil Arbre à Disques) et qui m’initiais depuis quelques mois à ce mouvement qu’on appelle le rock progressif (Pink Floyd, Yes, King Crimson, Genesis) ou la musique dite de l'Ecole de Canterbury (Soft Machine, Matching Mole, Caravan, Hatfield & The North, ...). Une heure de concert à tomber de joie, suivie d’une virée en ville, à grands pas comme d'habitude, pour dénicher l’album chez mon disquaire favori. Patatras ! Rien dans les bacs ! Birds of Fire ? Connais pas mon bon monsieur… Impatience et rage, il me le fallait, en plus, pour une fois, j'avais mis de côté assez de sous pour me payer un disque (eh oui, les jeunes : je parle d'un temps où l'on achetait les disques, étonnant, non ?)… ce qui fut fait quelques jours plus tard (le 19, restons précis, je ne me rappelle plus l'heure exacte, vous m'en voyez désolé), à mon grand soulagement… Il est vrai qu’à cette époque, dans une petite ville de la Meuse, si jolie soit-elle et traversée par le fleuve, il fallait beaucoup plus qu’un clic (légal bien sûr) pour se procurer certains trésors… On attendait, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, on questionnait son commerçant, on lui montrait un article paru dans Best ou Rock’n’Folk, parfois notre vendeuse favorite notait la référence sur son cahier et nous promettait d’en parler au représentant lors de sa prochaine visite. Aujourd’hui… clic, clic et clic… et deux jours plus tard, l’objet est glissé dans votre boîte aux lettres (enfin, ça dépend du facteur tout de même : y a les méthodiques qui passent le carton sans dégât, d'autres qui massacrent un peu l'emballage en prenant un air dégagé, d'autres enfin qui renoncent et vous laissent un petit mot vous expliquant qu'ils reviendront demain, toujours en votre absence puisqu'à la même heure. Charge à vous d'aller, le lendemain, récupérer votre bien au bureau de Poste le plus proche, situé à 612 mètres environ de ma Maison Rose. Conclusion : le disque est resté plus longtemps dans les entrepôts de La Poste qu'il n'a mis de temps à voyager, nous vivons une époque moderne). Tant qu’il y aura des objets, bien sûr…

Nostalgique, moi ? Tu parles… Bon, j’en étais où… Ah oui, ma rencontre avec John McLaughlin, ces petites choses que j’avais envie de lui dire, ma seule façon de le remercier, de lui expliquer combien sa musique avait pu m’aider et continuait d’être présente dans mon quotidien. « Je voulais vous dire que Mahavishnu, c’est un groupe que j’ai écouté pendant tout le reste de mon adolescence, j’ai même révisé mon baccalauréat en écoutant Visions of the Emerald Beyond en 1975, ce disque avec Jean-Luc Ponty au violon qui engage des duels somptueux avec vous avant que les choeurs ne chantent « Let me fulfill life ! ». Je voulais vous dire merci, tout simplement, pour tout ce que vous avez fait ». Tout sourire, d’une simplicité désarmante et dans un français impeccable (on n'est pas marié à une pianiste hexagonale pour rien), John McLaughlin eut alors cette réplique que je n’ai pas oublié : « Mais vous avez toujours l’air d’un adolescent ! ». Venant de lui, svelte et d'allure juvénile, j’ai cru deviner qu’il s’agissait d’une gentillesse, j’avais 34 ans à l’époque (c'est bizarre de me dire ça, encore un peu et j'aurais eu l'âge d'être mon propre fils... C'est idiot ce que je dis ? Oui ? Tant pis), alors j’ai savouré mon plaisir et quelques heures plus tard, pendant le concert de son trio, je n’ai pas pu éviter de repenser à ces quelques mots, avec beaucoup d'émotion. Une légende vivante m’avait adressé la parole sans être entouré de dix gardes du corps, il n’avait même pas paru incommodé par mon intrusion…

Dès le lendemain, gagné par la même urgence qu’en ce soir du 6 octobre 1973 où je m’étais mis en quête de Birds of Fire, je filai chez mon disquaire pour me procurer Qué Alegria, deuxième disque que le trio venait d’enregistrer. Sans imaginer forcément que de longues années plus tard, je l’aurais toujours en mains, avec le même plaisir et que je penserais à ces instants comme s’ils s’étaient déroulés quelques jours plus tôt.

Le temps ne compte pas, de toutes façons, et les souvenirs sont souvent nos meilleurs amis.

A lire !!! Les autres textes de notre collectif (le Z Band) :

Bladsurb
: Manu Codjia
Jazz O Centre : John Scofield
Jazz à Paris : Marc Ribot & Hasse Poulsen
Jazz Frisson : Kurt Rosenwinkel
Jipes Mood : Charlie Hunter
L'Ivre d'Images : Lionel Loueke
Mysterio jazz : Gabor Szabo
Noctamblues : Barney Kessel
Ptilou : Mike Stern
The Backstabber : Adam Rogers
Z et le Jazz : Eric Löhrer

lundi 12 janvier 2009

Ah, Mingus !

Tous sur Mingus !

30 ans après sa mort, 50 ans après la parution d’un disque que beaucoup considèrent comme le meilleur passeport pour franchir les frontières de son œuvre, Charles Mingus continue de nous livrer ce qui est l’essence même de toute création artistique : l’âme. Regards croisés par une bonne dizaine d’amis distants autour de la musique du contrebassiste…


Voilà qui m’apprendra à creuser trop profondément certains sillons et à me laisser goulûment engloutir dans les univers infinis d’un quarteron de musiciens, devenus des compagnons de vie à force d’abuser de leur fréquentation. Dis donc, Coltrane, qu’as-tu fait ? Ton parcours de comète, fulgurant et mystique, a tellement consommé de mon énergie que j’en ai fini par oublier, parfois, que tu n’étais pas seul au monde sur la belle planète du jazz ! Aujourd’hui encore, il ne s’écoule pas une semaine sans que je ne m’en réfère à ta musique lorsque la nécessité de charger mes batteries musicales se fait sentir. Un exclusivisme qui, très certainement, marque une profonde injustice envers tes pairs, au point que je dois me rendre compte aujourd’hui que certains d’entre eux, parmi les plus grands, me sont presque des inconnus. Mais la vie avance toutefois et leurs causes ne sont pas perdues, je leur dois bien ça. Un jour certainement…

Prenez Mingus par exemple, Charles de son prénom. Que sais-je vraiment de lui en dehors de ce que n’importe quel profane est censé connaître ? L’essentiel peut-être : Mingus, musicien génial et hors de toutes les normes, compositeur et arrangeur d’exception, sa formation classique, cette église méthodiste où il chante le blues et où l’on se livre «aux incantations et aux lamentations qui répondent au preacher». Je sais aussi sa force physique, ses confrontations parfois violentes avec d’autres musiciens qui lui ont valu, par exemple, d’être exclu de l’orchestre de Duke Ellington après une altercation avec Juan Tizol, le compositeur de «Caravan». Ses compagnons de route aussi, dont le génial Eric Dolphy, autant de musiciens qui vont s’accomplir à ses côtés, et surtout à ses côtés d’ailleurs, lui l’artificier dont la contrebasse disait la fureur et l’invention. Un homme en colère, cet «homme noir aux Etats-Unis», qui racontera sa vie dans une autobiographie aux accents tragiques appelée «Moins qu’un chien», et dont le titre parle de lui-même. Mingus a écrit les grandes pages de son histoire entre les années 1956 et 1962 avant de s’éclipser durant de longues années puis d’effectuer un retour sur scène en 1971. Avant de disparaître en janvier 1979, le 5 exactement, il y a trente ans donc, frappé par un mal qui l’avait cloué sur un fauteuil pour l’épuiser jusqu’à sa mort.

J’aimerais citer ici in extenso le paragraphe de conclusion que Francis Marmande écrit à son sujet dans le Dictionnaire du Jazz : «Emotif et recensant en lui-même les émotions de son peuple, Mingus a entrepris de faire ouvertement parler, crier, la musique, comme on fait parler la poudre. Avec une énergie très physique qui concentrait ses qualités de compositeur, d’arrangeur ou d’agitateur. Avec une générosité et une intégrité qui ont contraint toutes les communautés (celle des musiciens lui étant acquise) noires, blanches, officielles et marginales, à le reconnaître et le saluer. In extremis peut-être, mais tout de même». Rien à ajouter.

Si tout de même parce que bien sûr, je connaissais quelques thèmes majeurs de cet homme «en colère tous les jours» : «Better Get In In Your Soul», «Goodbye Pork Pie Hat» ou «Fables Of Faubus». De ces dernières, j’avais eu connaissance à la fin des années 80, lorsque Claude Nougaro, avec l’accord de Sue, l’épouse de Mingus, en avait proposé une adaptation appelée «Harlem» sur son album Nougayork. Des secondes, je connaissais depuis longtemps (toujours ?) la mélodie, sans forcément l’identifier, avant que Michel Portal ne la reprenne à son compte sur l’album Minneapolis. Un survol finalement, l’idée que j’avais affaire à un acteur essentiel de la scène musicale du XXe siècle, mais qu’il serait bien temps de voir ça un peu plus tard. Bizarrement, je n’avais jamais pris le temps d’écouter un disque de lui, du début jusqu’à la fin… Allez comprendre que ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai accepté de me joindre à ma cohorte de blogueurs lorsqu’il s’est agi, en toute liberté, d’écrire un texte consacré à monsieur Mingus. J’ai retourné des dizaines de fois la question dans ma tête et finalement choisi de jouer cartes sur tables. Puisque sa musique ne m’était que mal connue, pourquoi le cacher et faire comme s’il en allait autrement ? Non, autant se présenter tel qu’on est et dire sa démarche : d’abord consulter quelques archives, mon dictionnaire du jazz en particulier, un peu jauni déjà et lire les pages magnifiquement écrites par Francis Marmande. Puis choisir un disque parmi les enregistrements à ma disposition et, finalement, n’avoir aucune hésitation quant à la galette à sélectionner en m’apercevant que les thèmes que je connaissais le mieux avaient tous été enregistrés en 1959 pour le disque Mingus Ah Um. Et là, l’évidence, comme dirait Monk ! Celle de se mettre un chef d’œuvre entre les oreilles, un disque inoxydable dont chaque pièce semble à la fois un classique mais aussi d’une terrible actualité. Dans ce disque quinquagénaire, ça bouillonne, ça gronde, ça chante, il y a là l’essence de la vie, l’esprit d’un homme et d’un peuple qui marche vers un monde qui pourrait être meilleur si… mais qui ne l’est pas, néanmoins. Cette force vitale emporte tout sur son passage tant le propos, qui s’appuie pourtant sur des arrangements complexes et novateurs, est d’une limpidité fougueuse.

Et voilà que je culpabilise maintenant : comment avoir réussi à zigzaguer à ce point jusqu’à parvenir à éviter une rencontre plus précoce avec Charles Mingus ? Un exploit assurément, et la certitude d’une erreur qui sera réparée.

En écoute : "Better Get It In Your Soul", extrait de Mingus Ah Um



Contrebasse : Charles Mingus
Saxophone : Booker Ervin et John Handy
Trombone : Willie Dennis et Jimmy Knepper
Piano : Horace Parlan
Batterie : Dannie Richmond

Le "Z" Band - 5e édition - Tous sur Mingus !

Jazzques - Mingus Plays Piano
Jazz Chroniques et Coups de coeur - Changes One, Changes Two
Backstabber - Last Cha Cha in Tijuana
Jazz0centre - Oh Yeah !
L'Ivre d'images - Blues and Roots
Mysterioso - So Long Eric
Native Dancer - Original Mingus Fables
Ptilou's blog - L'autobiographie de Mingus "Moins qu'un chien"
Jazz à Paris - L'évangile selon Saint Mingus
Bladsurb - Mingus et moi

vendredi 12 décembre 2008

L’étonnant monsieur Albertucci

Il faut être un peu gonflé pour enregistrer un disque de piano solo, qui n’est selon son compositeur, ni du jazz, ni de la musique classique ou contemporaine. Un disque comme surgi de nulle part, en réalité l’expression d’une personnalité attachante ayant accepté de laisser le heureux hasard guider ses idées et ses doigts sur le clavier, non sans avoir accompli au préalable un long cheminement, celui de la maturation et de la perception de toute l’exigence que requiert une discipline appelée improvisation, avant d’oser le fixer par un enregistrement. Une synthèse d’influences multiples à travers laquelle se dessine une création harmolodieuse, un néologisme colemanien (1) que le pianiste acceptera d’autant plus volontiers qu’il n’hésite pas lui-même, quand il le faut, à inventer des mots pour mieux traduire le sens de son travail. Avec ses Étranges Fantaisies, Jean-Michel Albertucci gagne le pari, risqué, d’une musique dont il concède qu’elle peut parfois paraître austère sous certains de ses aspects géométriques mais qui n’oublie jamais de célébrer l’essence même de la musique : le chant. Ici, rythme et mélodie se croisent sans cesse, dans une course un peu folle qui nous transporte dans un univers surprenant mais jamais déroutant. Avis aux amateurs, il y a là matière à une belle découverte dont je m’étais déjà rapidement fait l’écho dans une récente note de mon blog alternatif et quotidien.

Il me paraissait donc intéressant de prendre le temps de bavarder avec ce musicien, passionné et passionnant, et de lui accorder tout le temps nécessaire à l’explication de la genèse d’un projet qui germait en lui depuis de longues années. Rencontre avec un monsieur décidément étonnant…


MC : Jean-Michel, je te propose de commencer par une présentation sous forme de carte d’identité ?

Jean-Michel Albertucci : je suis né en 1957, j’ai commencé le piano à l’âge de trois ans – c’est ma mère qui a eu cette idée, qui a décelé une espèce de talent, enfin pas un talent mais plutôt un signe. Je suis entré au Conservatoire d’Aix-en-Provence à l’âge de 10 ans (je suis originaire de Vitrolles, près de Marseille). Puis c’est mon père qui est « rentré dans la danse » et qui voulait que je fasse des études sérieuses parce que je n’étais pas un manchot à l’école : donc j’ai fait des études d’ingénieur, à l’ENSEM (2), c’est pour ça que je suis venu à Nancy. J’y suis arrivé en 1978 et là, j’ai découvert une association qui s’appelait «NAJA», Nancy Jazz Action, dans laquelle il y avait pas mal de musiciens qui sont d’ailleurs encore en activité sur la région, notamment dans le cadre d’EMIL 13 : François Guell, Jean-Luc Déat, Pierre Boespflug, Jean-Pierre Douche, qui est le président actuel de Music Academy International (MAI). C’est dans cette association que j’ai découvert l’improvisation à l’âge de 21 ans : j’avais une formation classique, j’avais essayé des choses, mais j’étais un peu réservé, un peu timide. J’avais tenté mes propres expériences mais pas vraiment avec des musiciens et c’est là que j’ai pu faire mes premières armes de jazz.

MC : A cette époque, tu enseignais, de quoi vivais-tu ?

JMA : J’étais étudiant, jusqu’en 82-83 et je faisais un peu de bal, je donnais des cours, j’étais aussi soutenu par ma famille. Quand j’ai eu mon diplôme d’ingénieur, je me suis rendu compte que ce n’était pas vraiment ma voie et je me suis dit : « C’est pas possible, ça va être la musique parce que l’autre versant, ça va pas marcher ». Enfin j’ai senti que ça ne pouvait pas coller, que je serais malheureux. C’est un choix qui n’a pas été fait d’une manière abrupte en un instant, ça a mis un peu de temps. Dans les années 80, j’ai donné pas mal de cours, j’ai aussi fait du bal, j’ai joué un peu de jazz… des choses comme ça. Ensuite j’ai été contacté par Bernard Struber qui était le directeur du département Jazz du Conservatoire de Strasbourg et j’ai enseigné là-bas de 1989 à 1996, avec de plus en plus d’heures, ça marchait bien. J’ai continué mon activité de musicien sur Strasbourg, sur Nancy, avec des rencontres, j’ai joué aussi dans l’Orchestre Régional d’Alsace de Bernard Struber. En 1996, il a été mis fin à mes fonctions : avec le recul, je me rends compte qu’il y avait le Conservatoire et l’Orchestre de Bernard Struber, tout ça était un peu mélangé, je ne me suis pas assez méfié. Il y a eu une espèce de désaccord dans le cadre de l’orchestre, ça a un peu contaminé tout le reste, il y a eu un divorce, qui s’est traduit par le fait que j’ai dû partir. En 1996, je me suis donc retrouvé le bec dans l’eau, j’ai un peu végété, je continuais toujours à faire des concerts, un peu de bal, du piano-bar, et puis j’avais les ASSEDIC à l’époque. Pendant 2 ou 3 ans, ça n’était pas terrible, je n’avais pas à m’inquiéter, mais bon…
En 2000, j’ai été contacté par Raoul Binot à Bar-le-Duc, et j’ai enseigné là-bas deux ans au CIM (3), mais c’était un contexte qui ne me convenait pas non plus très bien… En 2002 j’ai eu l’occasion de faire du piano-bar d’une manière assez importante, alors j’en ai profité pour arrêter et j’ai fait ça pendant 2 ou 3 ans.
Parallèlement, j’ai toujours eu des visées plus artistiques, il y avait toujours ce désir, cette pulsion. Je repars en arrière pour en revenir au CD : le solo c’est un truc qui me taraude depuis longtemps. A l’époque de la NAJA, dans les années 80, j’avais fait un concert en solo. Tous les ans, les groupes de la NAJA se produisaient, c’était une espèce de bilan de l’année écoulée, toutes les formations qui avaient travaillé pendant l’année se produisaient dans le cadre du festival NAJA. Une année, je crois que c’était en 83 ou 84, j’avais eu cette idée de faire un solo, parce qu’il y avait eu ce désir, et j’ai fait ce concert, mais rétrospectivement ce n’était pas bon du tout, parce que je n’avais pas saisi comment ça fonctionne. Ce qui laisse entendre que maintenant je l’ai saisi ! Je pense l’avoir cerné, l’avoir vécu très profondément. Je peux raconter aussi comment ça s’est passé. J’avais fait d’autres concerts, notamment aux Trinitaires à Metz et j’avais préparé une espèce de parcours, ce n’était pas une partition mais plutôt un cheminement possible sur des mélodies, des thèmes, c’était une espèce de bric-à-brac…

MC : Il y avait une trame à partir de laquelle tu improvisais ?

JMA : Oui, mais rétrospectivement je me rends compte que c’était un peu flou dans ma tête, j’avais envie de jouer en solo parce que je sentais que j’avais un truc à exprimer, mais je n’y arrivais pas. Au bout d’une demi-heure ou trente-cinq minutes, je me suis arrêté, c’était plutôt un échec. C’était dans les années 80. On repasse aux années 2000 maintenant : une amie flûtiste classique qui enseignait aussi a eu envie de faire de l’impro avec moi. Donc j’allais chez elle et puis on faisait de l’impro, comme ça. Ensuite il y a eu une violoniste puis un guitariste, Pascal Nicol, et on a fait un petit groupe, c’était très informel. À l’époque j’enseignais à l’école de musique de Vandoeuvre, et là, c’était en 2002 je crois, le directeur de l’école de musique, monsieur Milan, a demandé à tous les profs de présenter des jazzmen qu’ils connaissaient et donc à moi, de faire une proposition de groupe de jazz. C’est là l’origine du Vand’Jazz, le festival de jazz de Vandoeuvre. Donc j’ai proposé ce groupe-là, qui n’était pas vraiment un groupe de jazz, on a fait ce concert, mais à trois seulement – piano, violon, guitare – car la flûtiste qui était à l’origine du projet a eu un accident de voiture et ne pouvait pas être là. Dominique Répécaud, qui accueillait cet événement au Centre Culturel Malraux de Vandoeuvre, était là et ça l’a interpellé. On a discuté et il m’a fait comprendre que si j’avais un projet un jour, je pourrais toujours lui proposer. Ça a traîné plus d’un an dans ma tête, parce que je trouvais que ce qu’on faisait avec ce groupe-là n’était pas assez mûr pour être présenté dans un festival. Au bout d’un an, un an et demi je me suis dit : « Le solo ! ». J’ai un peu culpabilisé vis-à-vis des autres, parce que je me suis dit : « Il m’a fait cette proposition parce qu’il me connaît, mais peut-être que ça concerne aussi les autres. C’est peut-être un peu égoïste de me proposer moi tout seul », mais après j’ai balayé ça, je me suis dit : « Bon, allez on y va », donc je suis allé le voir et j’ai dit : « Voilà finalement j’ai un projet : piano solo ». C’était pendant l’été 2003, il m’a dit : « OK, mais je veux écouter ce que tu fais, il y a un studio là-bas », et il m’a proposé une journée d’enregistrement. J’y suis allé les mains dans les poches, avec mes doigts et tout le reste, et j’ai enregistré pendant une journée. Ensuite, j’ai récupéré les CD et c’est en les écoutant qu’il s’est passé un truc, c’est là que j’ai compris que j’avais compris, alors qu'auparavant je n’avais pas compris, à savoir qu’en me réécoutant, j’ai été très très surpris d’entendre ce que j’entendais. Quand je parle de ça, j’ai une image qui est peut-être un peu prétentieuse, mais pendant certains passages, je me suis dit : « Si j’entends ça à la radio, je me demande qui est le pianiste, parce que… wow ! c’est incroyable ». Donc il y a eu un truc, celui de se surprendre soi-même, alors qu’avec le processus que j’avais avant…

MC : Tu ne l’avais pas perçu au moment où tu jouais ?

JMA : Oh non ! Il y a des choses qui sont construites dans ces enregistrements de l’époque. Mais même dans le CD il y a des choses comme ça. Il y a des constructions qui sont là et qui ne sont pas conscientes, c’est-à-dire que le simple fait de jouer, d’être avec l’instrument, d’avoir le jeu, l’action du jeu, il y a des choses qui ne peuvent pas se passer si on est là en train de réfléchir et à se demander : « Mais qu’est-ce que je vais pouvoir jouer ? », c’est-à-dire qu’il y a une stimulation de l’instrument à la fois sonore, kinésique,… les gestes, le corps qui bouge, les gestes, les émotions…

MC : Finalement tu es d’accord avec certains musiciens qui disent qu’une fois qu’on est sur scène en train de jouer, il est trop tard pour penser.

JMA : J’irais même plus loin, je dirais que c’est une fois qu’on ne pense plus que la chose se passe. Tant qu’on pense, on est dans une distance à soi-même, on est en train de s’observer, ça peut aller vers l’autoévaluation, voire l’autocritique, le jugement, c’est se demander : « Comment va être reçue ma musique ? ». Non, on ne peut pas être là-dedans, parce que sinon la chose ne se produit pas. Donc Dominique Répécaud a écouté les enregistrements que j’avais faits dans son studio, il m’a donné le feu vert et m’a programmé en 2004 au festival Musique Action. J’ai fait un concert qui a été assez bien reçu, j’ai eu de très bons retours. Après il ne s’est pas passé grand-chose parce que je n’avais pas de matériau. J’avais des traces du concert, comme il avait été enregistré, mais je ne suis pas allé frapper aux portes avec, je n’ai contacté personne. L’association EMIL 13 m’a proposé de faire un concert le 1er juillet 2005 pour son festival. Il a aussi été enregistré, j’ai la trace, mais comme je n’ai fait de démarche dans aucun sens, il ne s’est rien passé, et c’est en discutant par la suite avec Bernadette Meyer, la productrice du label EMD à Nancy que je lui ai parlé du concert que j’avais fait au CCAM à Vandoeuvre. Elle a voulu écouter, je lui ai donné le CD et elle m’a dit : « On fait un CD ». J’ai dit oui ! Là je commençais à comprendre comment faire, parce que ce genre de façon de faire de la musique, c’est un peu paradoxal. On est dans une proposition un peu hasardeuse : on va rentrer sur scène, et la règle c’est : « Je ne sais pas ce que je vais jouer et c’est parce que je ne sais pas ce que je vais jouer, parce que je me mets volontairement devant une sorte de table rase que les choses vont pouvoir se produire », et effectivement ça se produit.

MC : C’est pour cette raison que tu cites sur le CD ce que dit Nietzsche sur le hasard dans « Le Gai Savoir » ?

JMA : Oui, il est clair que c’est lié. C’est une sorte d’explication. Avant d’entrer en studio pour enregistrer le disque, j’ai essayé de comprendre ce qui se passait. Mais le problème c’est que si on veut trop cerner les choses avant, on va jouer ces choses là, et on ne va pas pouvoir aller vers des choses plus inconnues qui pourraient se présenter. C’est tout un dosage à faire, le CD est sorti maintenant, ça fait deux ans que je l’ai enregistré : je commence de plus en plus à maîtriser, ou disons maîtriser le fait de ne pas maîtriser ou, du moins, ne plus en avoir peur du tout. Au contraire, c’est un énorme stimulant.

MC : C’est le risque et ses contrôles ?

JMA : Voilà, et c’est la possibilité d’assumer musicalement l’échec momentané : on peut se tromper quand on monte sur scène et qu’on ne sait pas ce qu’on va jouer. Avec le parcours que j’ai, il y a une mémoire, toute une accumulation de choses, tout un background qui fait qu’on ne sait pas ce qu’on va jouer mais qu’on n’est pas complètement démuni. Il y a quand même un bagage dans lequel on peut puiser. En étant sur scène, même s’il se produit un blanc, on va utiliser cette chose-là, en faire quelque chose de positif et de spectaculaire, au sens d’être sur scène et de proposer quelque chose à un public qui est là, qui a payé sa place. C’est un raisonnement un peu marchand, mais les gens sont là, on n’a pas le droit de les utiliser comme des cobayes avec qui on va jouer, il faut quand même proposer quelque chose de substantiel. Je pense que j’atteins une phase où si je monte sur scène en solo, il va se passer quelque chose, c’est sûr, je ne sais pas quoi, mais ça va se passer.

MC : Tout à l’heure tu as dit que ce désir de solo remontait assez loin. À cette époque, avais-tu des disques ou des expériences similaires comme références, des exemples de musiciens qui ont pu créer ce désir ou ce besoin là chez toi ?

JMA : Je ne me suis jamais posé la question en ces termes-là, ce n’est pas exactement la question des influences mais plutôt du format solo : d’où vient ce désir ? Je peux essayer d’y répondre en improvisant ! Il y a déjà le fait de la formation classique. Si on prend par exemple le jazz et le classique, c’est vrai que dans ce dernier, y compris la musique du XXe siècle, le piano est l’instrument soliste par excellence, c’est celui pour lequel il y a le plus de répertoire solo. Évidemment il y a la musique de chambre, les concertos, mais il y a une littérature en solo qui est sans égale. Dans le jazz, c’est un peu différent, il y a du solo mais ce n’est pas vraiment le centre de la chose. On peut dire que le trio jazz est plus centré sur le piano, mais c’est surtout un instrument accompagnateur, enfin beaucoup plus que dans le classique. Venir du classique, et donc inconsciemment avec le piano comme instrument roi, l’instrument soliste, fait que ça m’a peut-être donné cette idée. Ensuite, j’ai un très vague souvenir, celui d’avoir vu à la télé – et soit dit en passant, de nos jours, ça ne pourrait absolument pas se reproduire – un concert de Cecil Taylor ; et ça, je pense que ça m’a marqué. Sinon, je suis quelqu’un d’assez solitaire et d’assez introverti, bien que ça n’apparaisse pas forcément.

MC : Donc ta personnalité se prête aussi à une expression en solo ?

JMA : Oui c’est vrai, et ce disque, je le vois comme ça, et d’après les retours que j’ai, j’y projette pas mal de choses d’un monde intérieur.

MC : Ce qui est amusant, c’est que bien avant qu’il sorte on avait eu l’occasion de parler du disque toi et moi, et à chaque fois, tu me mettais en garde : « Attention, ce n’est pas du jazz ! ». Alors tu le définis comment ? Ca veut dire quoi être du jazz, ne pas en être ?

JMA : Je crois que si j’ai pu faire ce disque – parce que… j’ai l’âge que j’ai et on me dit : « C’est votre premier CD », mais ce n’est pas le premier sur lequel je joue, mais c’est le premier sous mon nom – c’est parce qu’on me l’a proposé. Et j’ai accepté, ne sachant pas ce qu’il y aurait dessus, mais étant parfaitement confiant et assez fort moi-même pour me dire qu’il y aurait dessus une substance intéressante. Et encore une fois, rétrospectivement je me dis que j’ai bien fait, car si j’avais fait un CD avant, au vu de ce qu’est ce disque et de ce que j’ai compris, je me dis que ça aurait été faire un CD pour faire un CD, ce qui n’a aucun intérêt et que je ne voulais absolument pas faire.

MC : Il y a un musicien français qui a ce gimmick : « Graver, c’est grave »…

JMA : Oui, je ne sais pas qui c’est (4), mais je pense qu’il y a là une vraie question. On ne doit faire un disque ou publier un livre que si on a quelque chose à dire. Si c’est pour occuper le terrain, ça n’a aucun intérêt et ça peut même être contre-productif. Alors pourquoi j’ai fait ce CD ? Justement parce que ce n’est pas du jazz, ce n’est pas de la musique classique, car c’est une musique qui n’est pas écrite, qui n’est pas pensée puis jouée, elle est jouée, et ce n’est pas de la musique contemporaine, au sens où on l’entend…

MC : Et ce n’est jamais « bruitiste » par ailleurs…

JMA : Non, enfin je ne crois pas. Ce sont toutes ces choses à la fois que j’ai réussies, enfin ce n’est pas à moi de dire ça… Disons que j’ai le sentiment d’avoir réussi une synthèse qui est très personnelle, et c’est peut-être ça qui fait son intérêt, entre des choses extrêmement disparates qui m’ont influencées : exprimer ce qu’il peut y avoir de commun entre le jazz tout à fait traditionnel comme le be-bop, que j’ai pas mal travaillé et que j’aime beaucoup – mais ça n’a aucun intérêt de faire un disque de be-bop actuellement, entre Chopin et d’autres musiques classiques que j’adore, Cecil Taylor, et de la musique contemporaine. Je pense avoir réussi non pas une espèce de mélange, je ne sais pas trop comment appeler ça, pas fusion car c’est connoté, mais une création. C’est une création qui n’est pas ces choses-là, mais qui est autre chose.

MC : Et cette démarche-là qui définit ton disque, est-ce que tu imagines pouvoir l’appliquer à une forme qui ne serait pas forcément en solo ? à deux, trois, quatre ? Ou alors le solo est-il irrémédiable chez toi si tu réenregistres ?

JMA : Il y a deux directions qui sont d’ailleurs d’actualité pour moi. Dans ce disque, il y a un morceau – encore une fois ça peut paraître prétentieux, mais c’est comme ça, c’est sincère ! – qui me fascine de manière assez incroyable, c’est le numéro 9, « L’Oiseau Intérieur », parce je le trouve structuré. On entend une construction, un cheminement, il dure six minutes et pendant ces six minutes, ça cause, il y a un début, un développement, une fin. J’ai contacté un concertiste classique, qui joue aussi de la musique contemporaine, et qui est prêt à jouer ce morceau si j’arrive à en faire la partition, parce qu’il peut donner lieu à une pièce de concert, comme s’il était composé. C’est une direction pour que ma musique ne soit pas uniquement improvisée et qu’elle puisse me survivre, il faut une partition. Il y a une autre direction, qui est l’improvisation collective, et là j’ai un groupe avec trois autres musiciens, qui sont Franck Turpin, saxophoniste, Eric Hurpeau, guitariste et Alexandre Ambroziak qui est batteur. On a déjà joué ensemble, mais on ne répète pas régulièrement parce que je ne veux pas qu’on répète, sinon ça n’a pas de sens. Répéter voudrait dire se répéter, chercher à cerner les choses, et c’est le même processus que dans le solo. Est-ce que ce concept peut s’appliquer à un groupe ? Je pense que oui, mais je dois réussir à faire partager ce que je ressens par rapport à cette façon de faire de la musique aux autres musiciens. Alors ça se partage peut-être avec des mots en discutant, mais ça se partage beaucoup en agissant, c’est-à-dire en jouant ensemble. Et par mon jeu, je peux leur faire ressentir comment on peut faire ça ensemble.

MC : Il y a deux mots qui m’ont interpellé dans ton disque, le premier dont on a déjà parlé c’est le hasard, et l’autre qui me semble quand même faire référence à un musicien de jazz, Ornette Coleman, c’est rythmolodie. Or, Coleman c’est un petit peu le penseur de l’harmolodie, ce mot n’est pas le fruit du hasard ?

JMA : Non ce n’est pas un hasard ! Sur le disque, il y a quatre morceaux qui font partie d’une série (5). Dans l’enregistrement que j’ai fait, qui a duré trois jours, il y avait 100 pièces improvisées, et quand on réécoute toute la série chronologiquement, ça dure 11 heures et demie ! On se rend compte qu’il y a des séquences, des choses qui reviennent, et il y a toute une série de morceaux qui sont basés sur une idée que j’avais et que j’ai exploitée, un ensemble de variations sur une idée, une harmonie. Je voulais que des extraits de ce groupe de pièces figurent sur le CD et j’ai essayé de faire un choix, qui a été très difficile : pour ces quatre pièces-là, j’ai passé beaucoup de temps à hésiter, j’écoutais une pièce en me disant : « Ça, c’est vraiment bien », puis je la réécoutais le lendemain en me disant : « C’est pas possible, c’est nul », donc il y avait une espèce d’ambiguïté totale. Je ne devrais peut-être pas le dire, mais a posteriori, vu le retour que j’ai eu sur ces pièces-là, je n’aurais peut-être pas dû les mettre, mais enfin c’est fait, elles y sont, et voilà. Alors effectivement, c’est une référence à Ornette Coleman, un hommage à quelqu’un qui a su passer outre les notions théoriques traditionnelles qu’on attribue à la musique : pour lui « harmolodie », c’est un mot qui est formé avec « harmonie » et « mélodie », ça veut dire que soit il n’y a plus ni harmonie ni mélodie, soit il y a les deux en même temps et on ne sait pas trop les distinguer. Alors pourquoi Diagonale, Verticale, Horizontale… ? Parce qu’en théorie musicale, l’harmonie c’est l’aspect vertical, ce sont les accords. Si on accroche une partition au mur, les accords sont verticaux, ils sont empilés, et la mélodie est horizontale, ce sont les notes qui se suivent, c’est le chant, l’aspect mélodique. C’est pour ça qu’on parle d’aspect horizontal et d’aspect vertical. L’harmolodie, ça serait l’aspect diagonal : ni vertical, ni horizontal. C’est pour cette raison que j’ai choisi ces termes-là. Rythmolodie, c’est un peu un clin d’œil… qui ne veut pas forcément dire grand chose.

MC : Et en même temps, si on s’arrête à la sémantique, on peut aussi très bien se dire que rythmolodie est un mot qui convient bien à un piano qui est à la fois un instrument mélodique mais percussif et rythmique.

JMA : Oui, tout à fait, le mélange entre harmonie et mélodie, on peut très bien le faire entre rythme et mélodie, en se disant qu’on peut transformer une mélodie juste en transformant son rythme ou alors prendre le même rythme et jouer les notes et ça transforme… il y a différentes possibilités de connexions. Quand on chante une mélodie, on chante en même temps son rythme, donc on peut modifier une mélodie en modifiant uniquement son rythme, les choses sont quand même un peu imbriquées et c’est ça que j’ai voulu dire. Mais les retours que j’ai eus sur ces pièces, c’est qu’elles sont tout de même un peu austères.

MC : Deux ans après l’enregistrement du disque, est ce que tu te dis qu’aujourd’hui il y aurait quelque chose de différent ou bien que de toutes façons c’est une page qui est tournée et que tu continues ton chemin ?

JMA : Depuis que j’ai enregistré ce disque, disons que le fait même d’enregistrer ces 11 heures et demie, ces 100 pièces, il y a eu cette action de le faire, ensuite il a fallu tout écouter pour faire des choix, et le fait de tout écouter est en soi une expérience : réécouter m’a réalimenté, m’a transformé et si j’avais fait une autre séance d’enregistrement après avoir tout réécouté, j’aurais peut-être encore évolué. C’est un peu l’état dans lequel je suis aujourd’hui : depuis ce moment là, j’ai compris certaines choses de ce que je fais, j’ai objectivé, cerné certaines choses, ce qui fait que le bagage dont je parlais tout à l’heure, avec lequel je suis arrivé à mon premier concert en solo, s’est non seulement étoffé mais il s’est structuré, et je peux désormais aller puiser des choses plus précisément, j’ai tout un attirail d’éléments sonores dont je peux disposer.

MC : Et dans les temps à venir, tu as des projets de concerts en solo ?

JMA : Non, je n’ai absolument aucun projet de concert, le CD vient de sortir (le 13 novembre), la production se charge des relations presse. Pour ma part il faudrait que je trouve un agent, parce que je ne suis pas très fort en démarchage. Il est hors de question que j’envoie le CD comme ça tous azimuts, car je sais ce qu’il advient dans ce genre de démarche, les CD sont placés en classement vertical la plupart du temps. Ma démarche personnelle ça sera des envois ciblés, ou bien si je rencontre des gens que ça intéresse personnellement et précisément de prendre connaissance de mon CD, je ferai comme ça.

Interview réalisée le vendredi 28 novembre 2008, entre 14 heures 45 et 16 heures
Merci à ma Fraise de fille pour sa belle et rapide retranscription de cette heure d’entretien.

Cet entretien fera prochainement l’objet d’une publication
dans le magazine Citizen Jazz.

En écoute, « Horizontale », un court extrait du disque Etranges Fantaisies



On peut se procurer le disque directement sur le site du label EMD

(1) Ornette Coleman est en effet l’inventeur du concept d’harmolodie
(2) ENSEM : Ecole Nationale Supérieure d’Electricité et de Mécanique à Nancy
(3) CIM : Centre d’Initiation Musicale, Conservatoire à rayonnement communal de la ville de Bar-le-Duc
(4) Cette phrase est de Christian Vander, leader de Magma.
(5) Pièces 3 à 6 de l’album “Etranges Fantaisies” : Horizontale, Circulaire, Diagonale, Verticale.

lundi 27 octobre 2008

Un Z qui veut dire Bojan

Noires et blanches en couleurs
Ce texte est le quatrième rendez-vous d'un collectif de blogueurs qui partagent la même passion pour la musique et plus particulièrement le jazz. Le principe est simple : chaque participant écrit un texte sur un sujet prédéterminé et le met en ligne en même temps que ses petits camarades. Aujourd'hui, le "Z Band" planche sur les pianistes...


Cette histoire remonte au jour précis du printemps 1993 : le 21 mars de cette année-là en effet, mû (c’était une habitude chez moi avant que je ne devienne un quinquagénaire imprégné de toute la sagesse de l’expérience) par l’irrépressible besoin d’acquérir un disque nouveau et fort attendu dans les plus brefs délais, je m’étais précipité chez mon disquaire (déjà, à l’époque, une grande surface autoproclamée agitatrice culturelle, le seul vrai disquaire local ayant renoncé à son rayon jazz, une amputation qui préfigurait l’arrêt définitif de la vente de disques voici peu de temps) pour acheter An Indian’s Week, un disque que l’Azur Quintet, la nouvelle formation d’Henri Texier, venait de publier. Avec cet album salué par la critique comme une référence en matière de jazz, le contrebassiste se présentait plus que jamais comme le maître à jouer d’une nouvelle génération de musiciens. Il s’affirmera d’ailleurs encore plus dans cette position de quasi-gourou avec son disque suivant, Mad Nomad(s), publié en 1995 et d’une incroyable richesse. Parmi ces musiciens en devenir, un franco serbe au nom imprononçable, le pianiste Bojan Zulfikarpasic, qui ne tarda guère, quelque années plus tard, à simplifier son patronyme pour n’en conserver que la consonne initiale.

«J'ai connu Bojan grâce à une cassette que Sébastien (NDLR : Sébastien Texier, fils d'Henri et lui-même membre de l'Azur Quintet) m'a fait entendre, dans laquelle jouaient d'autres copains à lui tels que : Julien Lourau, François Merville, Marc Buronfosse... Quand je l'ai entendu, je me suis dit que j'aimais beaucoup ce pianiste qui ne jouait pas de "pianismes" ni de pathos... Je lui ai téléphoné, nous avons commencé à travailler illico et cela a duré 12 ans sans interruption...». Voilà ce que me confiait il y a quelques jours Henri Texier, démontrant ainsi sa clairvoyance et rendant entre les lignes un bel hommage au pianiste. L’histoire voudrait d’ailleurs (mais je n’ai pas encore pris le temps de la vérifier) que le nom du groupe Azur soit une déformation trouvée par Henri Texier lui-même qui, à l'époque, jouait dans plusieurs groupes dont celui pour lequel le piano était tenu par Bojan Zulfikarpasic et la batterie par Tony Rabeson. Ce groupe s’appela d’abord Zu-Ra puis par rapprochement avec un mot courant devint Azur.

«Etrange, étranger. C’était l’idée que j’avais en tête. A Paris, je ne suis jamais considéré français à 100 % et à Belgrade, c’est pareil ! Mais grâce à toi-même, tu peux retourner ce genre de préjugés et te sentir partout chez toi… Etranger, c’est une profession en soi». Cette fois, c’est Bojan Z qui se définit lui-même en 2006 au moment de la publication de son dernier disque, Xenophonia, dont le titre est dérivé du nom de l’instrument dont il joue, le xénophone, celui-ci étant une forme modifiée du Fender Rhodes. Ce xénophone au son rude, brut, saturé, presque sale, qui n’est pas sans rappeler les sonorités parfois arides des claviers de Mike Ratledge lorsque celui-ci jouait au sein de Soft Machine. Un instrument étrange avec lequel il se permet même une étonnante reprise de «Ashes To Ashes» de David Bowie. Et un disque à découvrir, absolument.

C’est vrai que le chemin parcouru par Bojan Z depuis 20 ans est aujourd’hui très impressionnant. Musicien de formation classique, imprégné de l’héritage culturel de son pays d’origine et de la musique des Balkans, arrivé en France à l’âge de 20 ans, le pianiste n’a pas tardé à se faire repérer par les meilleurs qui ont très vite fait appel à lui. Il y a fort à parier que tous ont été sensibles à l’expressivité de son jeu, festif et grave à la fois – voilà, c’est ça, je cherchais une expression qui définisse au mieux ce que je ressens en écoutant sa musique : une gravité festive – dont le chant porte de façon très vibrante toute l’âme de ses racines orientales. Outre Henri Texier pour une collaboration de longue durée (12 ans et quatre disques), on a pu l’écouter aux côtés d’un autre grand monsieur, Michel Portal, pour un Dockings trop méconnu où la compagnie de musiciens tels que Steve Swallow ou Joey Baron était l’indice d’un talent hors du commun. Aux côtés d’un Julien Lourau musicalement désinhibé et libre de toute entrave (le saxophoniste, ne l’oublions pas, était par ailleurs membre de son quartet initial), Bojan Z allait aussi mettre un feu intense sur scène comme sur disque pour le projet Fire & Forget du saxophoniste. Oublier ? Certainement pas… Entre temps, Bojan Z aura été frotter les touches inspirées de son piano au continent américain. En témoigne Transpacifik, disque magnifique enregistré en trio avec Scott Colley (basse) et Nasheet Waits (batterie). Aujourd’hui, Bojan Z semble maître de son propre destin et conduit avec maestria un trio brûlant dont le Xenophonia, sixième disque en tant que leader, fut non seulement remarqué mais couronné de récompenses. Une de plus, dirons-nous, si l’on se souvient que son premier quartet (avec Julien Lourau, François Merville et Marc Buronfosse) avait raflé dès 1990 le premier prix de groupe au Concours National de Jazz de la Défense. Et dans une récente interview accordée au magazine Jazzman, Bojan Z faisait part de sa volonté d’avancer, toujours et encore, et de se confronter à de nouvelles expériences, comme celles du rap par exemple. Nous ne sommes peut-être qu’au début d’un long chemin.

Habitant Nancy, j’ai eu la chance de voir sur scène Bojan Z à plusieurs reprises, cinq exactement, notre homme se produisant à chaque fois dans une formation différente dans le cadre du festival Nancy Jazz Pulsations. C’est là un vrai privilège. Ce fut d’abord l’Azur Quintet en 1997, date à laquelle le groupe centrait beaucoup ses concerts sur le répertoire de son seul disque de l’époque, An Indian’s Week. Deux ans plus tard, le pianiste était aux côtés de Michel Portal pour une remarquable performance, toute en nervosité et tension, juste après la sortie de Dockings. Dès l’édition suivante, en octobre 2003, c’est en duo avec le saxophoniste Julien Lourau qu’il faisait vibrer la petite salle du Vertigo pour un concert qu’à titre personnel il m’est difficile d’oublier dans la mesure où le quartet qui assurait la première partie de la soirée, Mozaic Elements, n’était autre que celui qu’avait formé un jeune saxophoniste de 18 ans, mon propre fils ! Je n’épiloguerai pas ici sur l’émotion qui peut gagner un père en ces circonstances, mais je me souviendrai toujours du caractère exceptionnel de ces instants. Le duo saxophone / piano m’en est apparu encore plus beau… En 2005, changement radical de cap : Bojan Z, au Fender Rhodes, illumine de sa présence le combo de Julien Lourau qui vient de publier Fire et s’apprête à doubler la mise avec un second opus, Forget. Ce projet profondément original mériterait vraiment qu’on lui consacre plus de temps tant son énergie, son imprévisibilité et un caractère volontiers radical en étaient la marque profonde. On aimerait d’ailleurs qu’il ait une suite… Et pour finir, voici venir octobre 2006 : dans la belle Salle Poirel, Bojan Z est cette fois tête d’affiche et emporte l’adhésion du public grâce à son trio (Rémi Vignolo : contrebasse et Ari Hoenig : batterie) et à son xénophone.

Pour conclure, je ne résiste pas au plaisir de citer une fois encore Henri Texier qui nous dresse en quelques mots un bien beau portrait de Bojan Z : «Bojan est un très vif maître de l'espace temps si l'on considère que les musiciens de Jazz sont des sculpteurs de temps qui passe». Faut-il ajouter quoi que ce soit ? Non, bien sûr, juste prendre le temps d’écouter sa musique.

Quant à partager ici un extrait de sa discographie, notons qu’on se trouve face à un choix particulièrement redoutable : on a vu que les expériences de Bojan Z sont nombreuses et variées depuis quinze ans et que toutes méritent d’être retenues. Alors il reste la solution consistant à privilégier l’aventure solitaire, celle du disque Solobsession enregistré en 2000 à l’intérieur duquel, là encore, il faut se creuser la tête et trancher dans le vif d’une sélection forcément injuste. La boucle devant être bouclée, on écoutera « Don’t Buy Ivory Anymore», dont la mélodie, signée… Henri Texier, est ici comme magnifiée par une interprétation épurée. Une troisième version d’un thème qu’on connaissait depuis Update 3.3 d’Humair, Jeanneau, Texier en 1990 avant sa reprise par l’Azur Quintet avec An Indian’s Week en 1993. Alors bon voyage à vous qui, j’en suis certain, aurez envie d’en savoir un peu plus sur Bojan Z.



Une discographie sélective
Bojan Z apparaît d’ores et déjà sur bon nombre d’enregistrements. On en trouvera ici une sélection, composée de références toutes disponibles sur Label Bleu.

En tant que leader :
- Bojan Z Quartet, 1993
- Yopla!, 1995
- Koreni, 1999
- Solobsession, 2000
- Transpacifik, 2003
- Xenophonia, 2006

Avec l’Azur Quintet d’Henri Texier :
- An Indian’s Week, 1993
- Mosaic Man, 1998
- Strings’ Spirit, 2002

Avec le Sonjal Septet d’Henri Texier :
- Mad Nomad(s), 1995

Avec Michel Portal :
- Dockings, 1997

Avec Julien Lourau :
- Fire, 2005
- Forget, 2005

Merci à Henri Texier d'avoir bien voulu prendre de son précieux temps pour répondre à quelques unes de mes questions.

dimanche 14 septembre 2008

Histoires de disques, disques d’histoires

Je consacre une petite partie de mon temps libre à mettre un peu d’ordre dans ma discothèque, disques compacts, vinyles, enregistrements achetés sur Internet, soit une vaste entreprise dont j’ignore si elle pourra, contrairement à moi, bipède à la durée de vie intrinsèquement limitée, connaître un jour un terme et dont je ne suis pas tout à fait certain de bien comprendre les tenants et les aboutissants, partant de l’idée qu’il me sera de toutes façons impossible d’en écouter l’intégralité au cours des années qui me restent à vivre, mais qu’il y a chez moi, je n’y peux rien c’est ainsi, comme une sorte de nécessité urgente me conduisant à tenter de concentrer en un seul lieu, en l’occurrence deux disques durs à la surprenante capacité, bien ordonné, indexé selon une logique que je suis probablement le seul à comprendre, des centaines d’albums achetés depuis mon enfance ainsi qu’une ribambelle de fichiers numériques dont l’invisibilité ne parvient pas à masquer la richesse ni le nombre, pour parvenir autant que faire se peut à reconstituer des œuvres intégrales, en particulier celles de tous les artistes que j’écoutais alors que j’étais adolescent et que je considère, à tort peut-être, comme pièces structurantes de la drôle de construction humaine sur pattes que je suis et que j’essaie tant bien que mal de préserver et d’enrichir jour après jour de l’intérieur.

Tiens, une phrase longue… ça faisait longtemps… Je sais que ces interminables digressions vous manquent et que malgré l’intérêt que vous portez à la version allégée de mon blog, vous les attendiez non sans trépigner. Voilà qui est fait, je suis heureux de vous savoir satisfaits, revenons par conséquent au sujet du jour.


Pourquoi donc m’attaché-je à classer méthodiquement ma discothèque alors que du seul point de vue de la connaissance, il serait plus profitable de la laisser en son état actuel et de consacrer le meilleur de mon temps disponible à l’exploration de nouvelles pistes musicales et à leur promotion par le biais de quelques articles écrits pour le compte d’un blog ou d’un magazine comme Citizen Jazz par exemple ? Il doit se cacher derrière cette frénésie d’ordre quelque chose qui s’apparente à un obscur besoin de sécurité, à une volonté de maintenir correctement tendu, bien solide, le fil d’une vie tout entière de peur qu’il ne se rompe : pouvoir avancer en toute sérénité vers les décennies qui se profilent en se disant que ce passé qui fuit, finalement, est tout proche, mieux, qu’il est là, qu’on le touche du bout des doigts, qu’il suffit de replonger dans la discographie de tel ou tel musicien qu’on a tellement écouté autrefois pour se sentir aussi vivant qu’on ne l’était au moment où seul l’avenir comptait, où le passé n’existait pas.

Je viens de remettre de l’ordre dans mes disques de King Crimson, Yes, Neil Young, Hot Tuna, John Fogerty, … et des dizaines d’autres, chaque disque est repéré par sa pochette, son année de publication, le genre auquel il appartient (selon mes propres critères). J’ai également pratiqué l’immersion dans les univers de quelques musiciens de jazz : Coltrane bien sûr, j’en ai déjà parlé ailleurs, ou Miles Davis, pour commencer par ceux dont la discographie est… monumentale. Mes chouchous hexagonaux (Henri Texier, Louis Sclavis, Michel Portal par exemple) sont quant à eux rangés là où ils doivent l’être depuis belle lurette… En bonne place, prêts à être dégainés à la première occasion.

Œuvres intégrales ? Parce qu’il m’est difficile de concevoir le travail d’un artiste – quel qu’il soit – sans en comprendre le parcours, sans percevoir son évolution au fil des ans. Que pourrait comprendre de John Coltrane celui qui entrebâillerait la lourde porte de sa discographie en entrant directement par une pièce comme «Om» ou «Ascension» ? Il risquerait probablement de chercher aussitôt la sortie alors que, tout près de lui, dans le couloir voisin, se trouvent les clefs d’autres salles beaucoup plus hospitalières : «Naima», «Wise One» ou «Giant Steps».

Musique, encore et toujours… La vie sans musique serait une erreur, aurait dit Nietzsche. Je ne peux prétendre le contraire, de même qu’il me faut bien constater que le temps use sans le moindre égard tous les musiciens dont la vibration n’est pas assez puissante pour résister aux assauts des années et qui tombent dans l’oubli. Il ne m’est pas désagréable de m’apercevoir qu’assez rares sont les disques en ma possession dont je me dis aujourd’hui qu’ils ont totalement été effacés par ma mémoire. Il y en a, c’est vrai, mais il ne sont que quelques uns seulement, parce que très probablement, les choix qui ont guidé leur achat ont la plupart du temps été instruits par l’idée selon laquelle la musique sans vie serait une autre erreur, majeure celle-là !

Et voilà que ce travail de fourmi ravive de vieux souvenirs, agréables bien souvent. Tout récemment, je me suis plongé dans la discographie très fournie d’un grand monsieur : John McLaughlin, dont la carte de visite parle d’elle-même. Connu d’abord pour sa participation à l’aventure de Miles Davis (en particulier sur les albums majeurs que sont «In a Silent Way» et «Bitches Bew») à la fin des années 60 mais aussi à celle du Lifetime du batteur Tony Williams, ce guitariste virtuose a mis sur pieds une formation aujourd’hui presque mythique, le Mahavishnu Orchestra, dont l’irradiation maximale (et la nôtre surtout) s’est produite entre les années 1971 et 1975. Sa grande période créative suivante fut celle de l’ouverture vers la musique indienne et la création de Shakti au cours de la seconde moitié des années 70 en est un témoignage vibrant et unique, revivifié plus tard sous le nom de Remember Shakti. Il faudrait aussi parler de ce «guitar trio» parfois houleux mais extrêmement lumineux avec Al Di Meola et Paco De Lucia, sans oublier l’hommage à Coltrane que John McLaughlin rendit en 1973 en compagnie de Carlos Santana («Love Devotion Surrender»), puis beaucoup plus tard en 1995 avec «After the Rain», ni la belle collection d’albums en compagnie des plus grands (Trilok Gurtu, Elvin Jones, Dennis Chambers, Joey De Francesco…). Âgé aujourd’hui de 66 ans, John McLaughlin est toujours sur la brèche : en témoigne 4th Dimension, sa formation actuelle où officie Hadrien Féraud, un jeune bassiste français de 23 ans et «Floating Point», le tout récent disque du groupe.

Homme d’une élégance toute britannique – on voit ici que malgré certains écrits estivaux, je continue de penser qu’il reste parmi nos voisins d’Outre-Manche des hommes et des femmes qui méritent mon admiration – John McLaughlin m’a en outre fait un jour un très beau cadeau. Remontons un peu le cours du temps et arrêtons le calendrier des souvenirs au lundi 6 juillet 1992… Nous sommes dans les Vosges, plus précisément en la jolie petite ville de Vittel qui organise chaque été un festival de guitare (aujourd’hui disparu, faute d’argent, de public et de soutien des collectivités locales) où se côtoient quelques têtes d’affiches internationales et d’autres, moins en tête et plus locales. On y a vu Carlos Santana, Larry Corryel, Mike Stern… et beaucoup d’autres au rang desquels John McLaughlin et son trio de l’époque (Trilok Gurtu aux percussions, Dominique Di Piazza à la basse). En cette fin d’après-midi, Madame Maître Chronique et moi-même arpentons les deux ou trois rues qui forment le centre de la ville et c’est en nous approchons du Palais des Congrès, lieu du Festival, que j’aperçois une silhouette qui m’est familière : Mister John McLaughlin himself, tout juste sorti de l’exercice obligé de la balance des instruments. Ni une ni deux, je prends mon courage à deux mains et entreprends de l’aborder pour lui dire, en toute simplicité, combien sa musique a été importante pour moi. Je lui parle évidemment de ce Mahavishnu Orchestra en compagnie duquel j’ai passé beaucoup d’heures de musique. Ah, ce beau groupe sur lequel John McLaughlin régnait, tout habillé de blanc et qui jouait un drôle de rock mâtiné de jazz, urgent, virtuose, cérébral, voire mystique. Tiens, j’ai un souvenir précis : le samedi 6 octobre 1973 (allez savoir pourquoi j’ai retenu cette date, peut-être parce que le même jour, un héros du sport français, le jeune automobiliste François Cevert, venait de se tuer pendant les essais d’un grand prix de Formule 1 de Watkins Glen à l’âge de 29 ans), la télévision (qui comptait trois chaînes exclusivement de service public à cette époque, ne l’oublions pas en notre ère de prolifération hertzienne) diffusait comme chaque semaine pendant l’après-midi un concert de rock dans le cadre d’une émission dont j’ai oublié le nom (Pop 2, peut-être). Ce jour-là, j’ai fait connaissance avec le Mahavishnu Orchestra : autour de John McLaughlin officiaient des musiciens dont je ne tardai pas à apprendre qu’ils étaient de grands messieurs de la musique et qui avaient pour nom Jan Hammer, Billy Cobham, Rick Laird et Jerry Goodman : jazz électrique, musique complexe, d’une intensité stupéfiante. Je découvrais un nouvel univers, moi qui venait de gravir la paisible montagne du Grateful Dead et qui m’initiais depuis quelques mois à ce mouvement qu’on appelle le rock progressif (Yes, King Crimson, Caravan). Une heure de concert à tomber de joie, suivie d’une virée en ville, à grands pas, pour dénicher l’album chez mon disquaire favori. Patatras ! Rien dans les bacs ! «Birds of Fire» ? Connais pas mon bon monsieur… Impatience et rage, il me le fallait… ce qui fut fait quelques jours plus tard (le 19, restons précis), à mon grand soulagement… Il est vrai qu’à cette époque, dans une petite ville de la Meuse, si jolie soit-elle, il fallait beaucoup plus qu’un clic pour se procurer certains trésors… On attendait, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, on questionnait son commerçant, on lui montrait un article paru dans Best ou Rock’n’Folk, parfois notre vendeuse favorite notait la référence sur son cahier et nous promettait d’en parler au représentant lors de sa prochaine visite. Aujourd’hui… clic, clic et clic… et deux jours plus tard, l’objet est glissé dans votre boîte aux lettres. Tant qu’il y aura des objets…

Nostalgique, moi ? Tu parles… Bon, j’en étais où… Ah oui, ma rencontre avec John McLaughlin, ces petites choses que j’avais envie de lui dire, ma seule façon de le remercier, de lui expliquer combien sa musique avait pu m’aider et continuait d’être présente dans mon quotidien. « Je voulais vous dire que Mahavishnu, c’est un groupe que j’ai écouté pendant tout le reste de mon adolescence, j’ai même révisé mon baccalauréat en écoutant «Visions of the Emerald Beyond» en 1975. Je voulais vous dire merci, tout simplement, pour tout ce que vous avez fait ». Tout sourire, d’une simplicité désarmante et dans un français impeccable, John McLaughlin eut alors cette réplique que je n’ai pas oublié : «Mais vous avez toujours l’air d’un adolescent !». Venant de lui, svelte et soigné, j’ai cru deviner qu’il s’agissait d’une gentillesse, j’avais 34 ans à l’époque, alors j’ai savouré mon plaisir et quelques heures plus tard, pendant le concert de son trio, je n’ai pas pu éviter de repenser à ces quelques mots. Une légende vivante m’avait adressé la parole sans être entouré de dix gardes du corps, il n’avait même pas paru incommodé par mon intrusion…

Dès le lendemain, gagné par la même urgence qu’en ce soir du 6 octobre 1973 où je m’étais mis en quête de «Birds of Fire», je filai chez mon disquaire pour me procurer «Qué Alegria», deuxième disque que le trio venait d’enregistrer. Sans imaginer forcément que de longues années plus tard, je l’aurais toujours en mains, méthodiquement dupliqué sur disque numérique en deux exemplaires, avec le même plaisir et que je penserais à ces instants comme s’ils s’étaient déroulés quelques jours plus tôt.

Il est peut-être là aussi, l’intérêt de cette entreprise d’archivage : revivre les histoires, petites ou grandes, attachées à chaque disque, chaque concert, chaque rencontre. J’en aurai d’autres à raconter ici : mes petites histoires avec Henri Texier, Christian Vander, il faudra aussi que j’évoque les échanges que ce blog suscite avec d’autres musiciens, plus récemment. Lorsqu’ils me disent être touchés par telle ou telle phrase qu’ils ont pu y lire, quand eux aussi me remercient, j’y vois d’abord un étrange retournement des choses qui m’étonne, moi qui ne suis qu’un récepteur de faible portée comparé à leur puissance d’émission, avant de puiser dans ces remerciements la force d’apprendre et partager, encore et encore.

L’histoire continue.

En écoute : "Resolution", par le Mahavishnu Orchestra, extrait de "Birds of Fire" (1972)

samedi 16 août 2008

Le violoncelle de l'âme

Cet homme-là n’est décidément pas un musicien comme les autres. Non content d’être un instrumentiste hors pair dont témoigne son parcours brillant, il est un interprète habité dont la passion pour la musique est des plus communicatives. Quelques lignes consacrées au violoncelliste Xavier Gagnepain et à un disque hautement recommandable, «L’œuvre pour violoncelle et piano» de Gabriel Fauré.

C’était en 1997, durant la deuxième quinzaine de juillet, aux Arcs 1800, station des Alpes qui vibre depuis de longues années du travail de musiciens venant participer chaque été à une académie renommée. Mes connaissances en musique dite classique étaient à cette époque assez limitées – elles sont aujourd’hui… basiques – mais suffisamment développées toutefois pour que ma «truffe» de mélomane tout terrain fût capable de détecter une pépite, quand bien même celle-ci n’aurait pas appartenu à un genre suffisamment exploré de ma part, me permettant ainsi d’émettre une opinion que j’accepte de considérer comme valable aujourd’hui. Bien entendu, le vacancier randonneur que j’étais n’avait pas débarqué là muni de ses précieux instruments de musique, partant du constat implacable qu’à l’exception d’un harmonica avec lequel je jouais «L’hymne à la joie» à l’âge de cinq ans devant mes camarades de classe, il m’a toujours paru surréaliste d’imaginer que je puisse, un jour, produire un quelconque son avec n’importe lequel d’entre eux (je parle ici des instruments de musique et non de mes camarades, qu’un bon coup de pied dans les tibias, placé au bon endroit, sur l'arête de l'os, eût pu assez aisément transformer néanmoins en cornemuse ou en clairon). Il en va chez moi de la musique comme du bricolage, c’est une langue étrangère que je ne parviens pas à parler correctement et dont la difficulté attendue selon moi est telle qu’il vaut mieux en laisser la pratique à tous ceux qui, par leur don et leur travail, sauront parvenir à un résultat qui me satisfait amplement et ne nécessite de ma part aucune autre intervention que celle d’une écoute attentive et d’une éventuelle communication à d’autres d’une passion pour mes disques de prédilection ou des musiciens que je révère.

Fin des prolégomènes, revenons au sujet du jour, Xavier Gagnepain. Je crois bien que c’est son interprétation, cette année-là, de la «Sonate Arpeggione» de Schubert qui m’a mis la truffe à l’oreille (remarquez la souplesse de mes organes vitaux) : j’avais devant moi un musicien qui semblait littéralement transporté par la musique qu’il jouait, on entendait sa respiration accompagner les mouvements de l’archet, on voyait ses yeux regarder vers un ailleurs qui paraissait magnifique, son sourire nous disait qu’il avait trouvé ce quelque chose que tant d’autres recherchaient encore. J’avais face à moi l’image d’un artiste habité, dont la vibration était des plus communicatives et nous donnait l’envie, sans attendre, de compulser le programme du Festival pour repérer sa prochaine apparition et nous précipiter vers la porte du chapiteau de toile où, chaque jour, une soirée musicale était proposée aux estivants.

Sept fois. Je suis revenu sept fois aux Arcs pour prendre un grand bol d’air et effectuer cette petite cure bienfaisante de musique. Sept années durant lesquels Xavier Gagnepain n’a jamais fait faux bond. A chaque fois, le plaisir de sa vibration s’est révélé dans toute son intensité, et ce d’autant que les répertoires choisis lors des concerts n’étaient pas toujours des plus faciles à appréhender. Il y a chez ce musicien un côté défricheur qui me fascine et j’apprécie tout particulièrement sa faculté à enchaîner naturellement le consensuel Mozart et un compositeur contemporain dont les œuvres n’iront pas forcément vous chatouiller dans le sens des poils de vos lobes.

Dans ces conditions, vous imaginez bien que la publication d’un disque consacré à l’œuvre pour violoncelle et piano de Gabriel Fauré allait forcément retenir mon attention à partir du moment où Xavier Gagnepain en était l’un des interprètes. Pourtant, j’avais quelques craintes a priori : le disque allait-il restituer correctement cette intensité propre au concert ? Allais-je deviner par la seule écoute les yeux extatiques, les mimiques ? Cette galette chimique saurait-elle être le bon vecteur des émotions que nous avions partagées depuis tant d’années ?

Eh bien… oui ! Parce qu’au-delà d’une prise de son parfois approximative – talon d’Achille de trop d’enregistrements de musique classique – des filets de laquelle le piano de Jean-Michel Dayez ne sort pas toujours indemne, paraissant parfois un peu brouillé – ce disque constitue un vrai moment de bonheur musical et nous délivre un magnifique cocktail dont les ingrédients s’appellent intensité, intimité, lyrisme, romantisme, mais aussi pudeur et nostalgie. Le pari est gagné et l’on vibre comme si les deux musiciens étaient devant nous. Fauré disait : «La musique consiste à nous élever le plus haut possible au-dessus de ce qui est. Je porte en moi un certain désir des choses inexistantes». Ce disque constitue une réponse en parfaite harmonie avec l’ambition du compositeur qui aurait, soyons-en certains, approuvé pleinement une aussi belle lecture de son œuvre. Il aurait forcément salué le talent de Xavier Gagnepain à peindre avec autant d’expressivité toutes les couleurs de sa musique.

A vous de plonger maintenant !

Pour aller plus loin…

Une rapide biographie de Xavier Gagnepain

A la suite de ses succès dans des concours internationaux réputés tels Munich ou Sao Paulo, Xavier Gagnepain, disciple de Maurice Gendron, entreprend une double carrière de soliste et de chambriste. Il est invité par des orchestres renommés de la scène européenne, joue régulièrement avec la pianiste Hortense Cartier-Bresson et est le violoncelliste du quatuor Rosamonde. En 1996, Xavier Gagnepain fut le premier à interpréter en concert les 12 pièces sur le nom de Paul Sacher, sommet jusqu’alors inaccessible du répertoire contemporain pour violoncelle seul. Sa discographie comprend aussi bien des concertos que de la musique de chambre allant du duo au sextuor. Passionné depuis toujours par l’enseignement, il réserve une large part de son temps à la pédagogie. La réputation de sa classe de troisième cycle au CNR de Boulogne-Billancourt et de ses nombreuses masterclasses lui ont valu la commande d’un livre par la Cité de la Musique. L’ouvrage, paru sous le titre "Du musicien en général… au violoncelliste en particulier" connaît un vif succès.

Le disque : Fauré : L’Œuvre pour violoncelle et piano
Xavier Gagnepain, violoncelle ; Jean-Michel Dayez, piano.
Zig-Zag Territoires ZZT070602, distribution Harmonia Mundi
On peut l'acheter ICI, par exemple…

Un petit extrait pour vous allécher : «Après un rêve»…

mardi 12 août 2008

Naissance

Pfff... Même pas rentrés de vacances et déjà la grisaille... C'est incroyable comme la Lorraine est d'une fiabilité météorologique sans équivalent. C'est bien simple : il fait gris le matin, gris l'après-midi, gris le soir et, même s'il m'arrive de dormir, personne ne pourra m'ôter de l'idée qu'il fait aussi gris la nuit.
J'ai tout un tas d'idées pour les semaines à venir, pour ce qui concerne ce blog... Il faut que je continue à vous parler de musique, jazz, classique, rock et autres. Les étiquettes n'ont pas d'importance, c'est d'abord l'intensité, la vibration, l'énergie vitale des musiciens que j'aime qui forment le dénominateur commun de mes passions.
Mais je dériverai très souvent, faites-moi confiance. Vous n'échapperez pas durablement à mes phrases longues, mes digressions, mes remarques stupides... Je formule un souhait : qu'il puisse m'arriver, de temps à autre, d'être drôle, un peu.
Et puis... je dois vous annoncer une naissance !!! Celle du petit frère de ce blog.
C'est un peu comme si Maître Chronique (troisième personne du singulier, vous le noterez) avait décidé de tenir une sorte de petit carnet de notes, avec des phrases courtes, des textes de quelques lignes seulement, voire pas de texte du tout. Il y a même des images, aussi, ce sont des photos de mon crû.
Maître Chronique est donc particulièrement heureux de vous faire part de la naissance de Maitre Chronique Light ! Notez bien son adresse : http://maitrechronique.hautetfort.com et soyez indulgent pour les éventuelles bêtises que je pourrai être amené à y glisser de temps à autre.
Encore que... il ne vous échappera probablement pas que ces textes, d'apparence anodine, laissent émerger quelques unes de mes préoccupations et sont à prendre pour ce qu'ils sont : un petit laboratoire personnel qui peut trouver un écho parmi celles de mes lecteurs.
Bonne(s) lecture(s) et à très bientôt !

samedi 2 août 2008

Sonate alpestre

Une semaine passée, du 19 au 26 juillet, à randonner le jour et écouter de la musique de chambre le soir à quelque 1800 mètres d’altitude laisse forcément deux ou trois traces provisoirement indélébiles dans l’esprit vieillissant de celui qui, pour vacancier et contemplatif qu’il soit, n’en reste pas moins soucieux de partager avec ses trois ou quatre fidèles lecteurs quelques impressions essentielles, images à l'appui si nécessaire.
D’où l’on retiendra que si la nature nous offre sans rien attendre en retour, sauf un respect minimal peut-être, ce qu’elle a de plus grandiose mais aussi de plus limpide et éternel, l’être humain sait parfois se rabaisser à un point tel qu’on en finirait par douter de la théorie de l’évolution des espèces. A moins que celle-ci ne soit négative, hypothèse qu’on ne saurait définitivement écarter… Une composition en six mouvements.

Maestoso : le Mont Blanc…


Il coiffe volontiers son sommet d’un discret chapeau de nuages cotonneux. Par élégance, probablement. Il affiche aujourd’hui 4810 mètres au lieu des 4807 qu’on nous enseignait autrefois. Aucune reproduction ne saurait traduire fidèlement l’impression qui vous gagne lorsque, pourtant distant de lui de plusieurs dizaines de kilomètres, vous vous sentez comme figé par une émotion qui vous serre la gorge rien qu’à l’admirer. Quatre jours durant, le Mont Blanc s’est offert à nous dans une majestueuse nudité, sur fond de ciel bleu. Impossible de détacher durablement son regard de cette incroyable beauté. Je m’aperçois, une semaine plus tard, qu’il est présent sur une impressionnante quantité de photographies prises en diverses occasions. Même lorsque j’ai souhaité capter une scène mettant en action des humains (les miens essentiellement), il est toujours là, imposant sa sérénité et son élégance. Je crois qu’il me serait tout à fait possible de le regarder fixement durant des heures : l’immobilité de notre sommet des Alpes est tout sauf l’expression d’un immobilisme, elle est au contraire la traduction la plus vivante de ce que peut être l’éternité. Et je ne comprends toujours pas ce qui peut pousser des hordes d’alpinistes ou supposés tels à vouloir en violer la sérénité multi millénaire à grands coups de piolets et de crampons.

Allegro molto vivace : les anglais ont débarqué…

Surtout ne jamais se laisser emporter par ses impressions premières ! Sans quoi je devrais considérer qu’un anglais est un individu mâle, éructant, pissant et parlant fort, qui vit en groupe et met un point d’honneur à faire montre de la plus extrême des vulgarités et à ne jamais respecter l’environnement dont la richesse s’impose pourtant à n’importe quel regard un tant soit peu contemplatif. Je garde en effet un souvenir impérissable de cinq ou six énergumènes armés de leur vélo de montagne, surgissant brutalement au bord du Lac des Moutons (niché à 2500 mètres d’altitude au dessus de la station des Arcs) alors que j’y effectuais une pause, après une heure de montée régulière depuis le refuge du Mont Pourri. La photographie ci-dessus témoigne de la quiétude alpestre qui régnait juste avant le fatal débarquement. N’écoutant que leur impolitesse, ces bipèdes anglophones très sudorifères et par là même particulièrement odorants, effort oblige, et surtout des plus bruyants, trouvèrent un premier exutoire à leur stupidité lorsque l’un d’entre eux se déshabilla presque intégralement avant de plonger dans l’eau du lac afin d’en vérifier la température fraîche, pour ne pas dire froide voire glacée. Fort heureusement, ce plongeur sonore nous épargna la vision de son intimité dont on pouvait craindre qu’elle fût à la mesure de son enveloppe commune, c’est-à-dire particulièrement laide. Cris de victoire, crawl viril, voyez donc comme je suis beau et fort… et très con ma foi. Pendant ce temps, un autre biker tout aussi crétin remplissait son « camelback » (gourde portée à la façon d’un sac à dos à laquelle le supposé sportif boit en tétant un tube comme un nouveau né s’abreuverait au sein maternel et preuve irréfutable du désintérêt le plus absolu marqué par le vététiste à l’égard des paysages somptueux qu’il traverse, tant il est vrai que jamais rien n’égalera la pause silencieuse observée face à un paysage grandiose juste après un effort) à l’eau de ce même lac qu’un troisième larron venait d’enrichir de quelques millilitres mousseux et très sonores de sa propre urine… Je vous laisse deviner l’intérêt de ce triste spectacle et ne pourrai omettre de rapporter la scène ultime lorsque, comprenant que ces abrutis insulaires avaient décidé de poursuivre leur périple sur les sentiers protégés du Parc de la Vanoise, je m’autorisai à faire remarquer à l’un d’entre eux qu’ils s’apprêtaient tous à enfreindre la loi et à prendre le risque d’endommager un site soumis à quelques règles élémentaires (ici, on vient aussi sans son chien et on ne cueille pas les fleurs sous peine d’amende, respectivement 135 et 68 €). Que n’avais-je point dit !!! L’abruti au regard désagrégé jour après jour par une probable consommation excessive d’alcool à base de houblon me dévisagea d’un air stupide : visiblement fort mécontent de se rendre compte que toutes les grossièretés proférées par son groupe depuis un bonne demi heure avaient été parfaitement comprises par notre propre meute (au sein de laquelle la très bilingue Fraise rongeait un peu son frein et se retenait d’exprimer son sentiment, guidée en cela par une meilleure connaissance de la mentalité torturée du britannique, sur la base d’une expertise forgée par deux années passées en immersion du côté de Newcastle-Upon-Tyne), il commença à éructer, bave aux lèvres, qu’il était dans son droit et que je n’avais qu’à lui montrer la carte indiquant la frontière incriminée (« Show the map ! Show the map ! »), avant de réfugier sa mauvaise conscience derrière un argument imparable en me désignant du doigt l’un des membres de sa lamentable congrégation : « He’s a tour guide ! He’s a tour guide ! ». Ben ouais mon gars, et alors ? Comme dirait l’autre, tour guide my ass ! Dis-nous plutôt que tu te tamponnes le coquillard de nos réglementations heureusement tatillonnes imposées par l’existence d’imbéciles de ton espèce et que ton âge mental sculpté à grands coups de pintes et de matches de football te laisse penser que tu peux faire ce que tu veux, où tu veux. Et puis ton prétendu guide, tu crois vraiment qu’il est différent de toi ?
Après quoi, nous reprîmes notre chemin en direction du manège enchanté des Arcs 1950 (où la seule activité estivale possible semble être celle qui consiste à s’attabler pour boire ou manger), laissant ces restes humains désintégrer de leurs machines les beaux sentiers que nous venions de parcourir en toute sérénité (j’en profite ici pour demander solennellement à tous les adeptes du VTT, toutes nationalités confondues, de bien vouloir limiter leurs exploits au seul cadre des chemins qui leur sont réservés et de cesser de raviner les petits chemins sur lesquels nous, pauvres piétons, tentons de marcher avec une difficulté chaque jour plus grande), nous ménageant ici ou là une pause contemplative ou admirant la gestuelle sereine d’une ou deux marmottes.
Fort heureusement, tous nos amis anglais ne sont pas de cet acabit. On me suggère même qu’il pourrait en exister de pires…

Allegretto : un jour être marmotte…

La marmotte n’est pas l’animal sauvage qu’on croit… Je la soupçonnerais volontiers d’être un peu du genre cabot, si vous me passez cette expression. Non contente de mener une vie paisible à peine troublée par le passage de quelques courageux randonneurs ayant accepté d’escalader au préalable de longs chemins poussiéreux rongés par le cancer mécanique d’engins de chantier massacrant méticuleusement la montagne pour la plus grande satisfaction de ces grands enfants qu’on nomme skieurs (qui hurleront au loup lorsque la neige complique leur voyage jusqu’aux stations et pleureront s’ils le faut lorsqu’elle fait défaut sur les pistes non équipées de canons), elle possède cette qualité rare d’être dotée d’un humour vrai et d’une compassion non feinte pour les touristes de mon espèce. Persuadé que j’étais d’être doté d’un don naturel les amenant à s’approcher de moi, j’ai savouré mon plaisir lorsqu’un randonneur marchant en sens inverse me félicita d’avoir su en apprivoiser une et de lui avoir permis de l’admirer, à force de subtils caquètements et de frottements discrets des ongles sur mon jean. La jolie bestiole s’approcha en effet très près de moi, probablement pour me donner l’illusion d’une complicité réciproque, avant de filer vers de nouveaux horizons et de changer de versant où d’autres clowns de mon espèce s’apprêteraient à lui prodiguer force singeries et gestes inutiles, espérant jouir d’un prestige totalement factice. La marmotte, qu’on se le dise, fait ce qu’elle veut et quand elle veut (Tiens, une énigme de l’été : dites-moi donc sur quel disque de Pierre Vassiliu on peut écouter une sublime chanson appelée « Le vent souffle où il veut et quand il veut » - Fin de la parenthèse). N’empêche… au jour de ma mort, épargnez-moi toutes ces sottises que sont enterrement ou crémation, n’espérez même pas que mon corps refroidi puisse servir de terrain de jeu à quelques étudiants en médecine, oubliez l’idée d’un don d’organe. Non, rien de tout cela : réincarnez-moi tout simplement en marmotte, car je veux bien vivre éternellement comme elle : subsistant de peu, vivant de l’essentiel, admirant chaque jour un paysage grandiose et amusant la galerie de temps à autre, histoire de rendre service à l’humanité. Avec une connexion wi-fi, si possible…

Scherzo : impossible d’y échapper…

Ce type-là me nargue ! Durant de longues semaines, je lui ai offert la plus belle des vitrines publicitaires, celle de ce blog sans équivalent, comptant une par une les chemises acquises ou offertes, aujourd’hui au nombre de onze dans ma garde-robe. Malgré mes appels répétés, je n’ai reçu de lui aucun signe de reconnaissance, même pas une petite phrase d’encouragement ou la promesse d’un quelconque parrainage. Un silence de plomb qui me vaut de douter de sa bonne santé mentale, voire de sa générosité. Et voilà qu’au détour d’une rue de ce village aux allures artificielles qu’on nomme Les Arcs 1950, je tombe sur une vitrine où son nom s'expose fièrement ! Il est là, il me guette, il sait… Afin que chacun d’entre vous soit persuadé que je n’invente rien, j’ai photographié le moment exact de son apparition. Il est facile à reconnaître, c’est le premier de la liste...

Andante ma non troppo e molto cantabile : musique d’altitude…

Je me maudis… J’avais écrit voici quelques années pour le compte du défunt magazine Art Zéro un texte appelé « Aux Arcs citoyens ! ». J’y racontais l’Académie Festival qui se déroule chaque année durant la deuxième quinzaine du mois de juillet dans cette station située à 1600, 1800, 1950 et 2000 mètres d’altitude sur les hauteurs de la commune de Bourg-Saint-Maurice. Je crois même que ces pages étaient plutôt réussies, voire amusantes. Et puis… pas de sauvegarde, impossible de remettre la main (ou plutôt l’œil) sur les numéros publiés en ligne à l’époque, vous m’avez compris, je ne sais plus où se trouve ce texte. Jérôme, si tu me lis…
Ah, le Festival des Arcs ! Ses élèves issus de nos conservatoires hexagonaux qui viennent travailler avec d’éminents professeurs, ses concerts gratuits donnés chaque soir par ces derniers, son chapiteau et ses habitués, ceux qui savent qu’on n’applaudit pas entre deux mouvements, les autres qui bruissent dès qu’un silence de plus d’une demi seconde les interroge quant à la bonne attitude à adopter, ses moments de vraie découverte, comme celle du regretté Olivier Greif dont la « Sonate de Guerre » interprétée par le compositeur lui-même reste un souvenir inoubliable, à la fin des années 90. La rencontre avec des interprètes hors du commun, tels les violoncellistes Henri Demarquette (encore en devenir le jour où nous eûmes l’occasion de l’écouter pour la première fois) ou Xavier Gagnepain (dont j’évoquerai le récent disque consacré à Gabriel Fauré dans une prochaine note) qui, pour brillants instrumentistes qu’ils soient, sont avant tout des musiciens habités dont la vibration vous est inoculée instantanément par la magie de la scène. Ces musiciens qui, par l’intensité de leur interprétation, vous font comprendre que la musique dite « classique » n’est pas inéluctablement un art rébarbatif réservé à une élite éclairée mais le vecteur d’un partage qui vous fait contempler le ciel plutôt que regarder vos pieds.
Et puis Schubert et son opus 100 ou sa Sonate Arpeggione, Schumann, Brahms, Britten… pour ne citer que quelques uns parmi les plus illustres. Cette vraie volonté des directeurs artistiques successifs (Michel Dalberto, Eric Crambes entre autres), aussi, de mettre en avant des compositeurs contemporains avec une réussite plus ou moins avérée (des beautés de la musique de Steve Reich ou Henri Dutilleux aux concepts beaucoup moins séduisants des exercices de Laurent Martin, tout en théorie, abstraction et froideur, qui font qu’on regarde passer sa musique sans jamais éprouver le désir de monter à bord de son embarcation) et de ne pas toujours caresser un public à la coloration dominante très « Auteuil Neuilly Passy » dans le sens de son poil un brin conservateur et romantique, parce qu’il est bien vrai, tout de même, qu’il n’y a pas que Mozart dans la vie (à ce sujet, braves gens : il me semble bien que le candidat que vous vous êtes choisi dans votre grande majorité pour devenir président de la république n’est pas le mieux placé pour défendre cet art dont vous vous pourléchez à juste titre les babines chaque soir, en attendant l’ouverture des portes. Cherchez l’erreur…).
Un bémol toutefois… Exit le chapiteau ! Le Festival des Arcs se tient désormais dans une salle, une vraie, avec du béton et du bois. Beau geste de la municipalité, certes, mais échec selon moi dans la réalité du déroulement de cette manifestation unique : il manque désormais une ambiance, une intimité joyeuse qui régnait sous la tenture, avec parfois le bruit d’une pluie d’orage qui contraignait les musiciens à s’arrêter de jouer parce qu’on ne les entendait plus et permettait aux spectateurs d’engager une conversation amicale en attendant la fin de la perturbation, avec le tapage du public frappant des pieds pour demander un rappel ou un nouveau salut, avec tous ses inconvénients donc, mais qui en faisaient le charme. Le centre Bernard Taillefer (ainsi est dénommé ce lieu) est quant à lui un peu froid, son acoustique un tantinet approximative, le son du piano ayant tendance à se brouiller, voire s’évanouir dès lors que vous n’êtes pas des heureux membres actifs bénéficiant des premiers rangs). Nostalgie quant tu nous tiens…
Puisqu’il est question d’eux, je termine en évoquant les membres actifs… Dès lors qu’on vous aura expliqué qu’une cotisation de 110 € ne vous en coûtera en réalité que 27 (avec des histoires de réductions d’impôts et de remises sur le prix des CD vendus, j’ai pas tout compris, mais ça doit être vrai), vous pourrez soutenir le Festival en devenant membre de son association. C’est bien et utile, et toujours plus intelligent que de vous rendre au prochain barnum d’André Rieu au Stade de France (je parle de ce type parce qu’on nous rebat les oreilles en ce moment, y compris sur les ondes dites de Service Public, avec cette histoire de valses de Vienne et son cortège de camions 38 tonnes, qui n’a rien à voir avec l’art, me semble-t-il, et qu’on continue à nous présenter comme de la musique classique alors qu’il n’est en réalité question en ce cas précis que de la forme la plus vulgaire et mercantile d’une entreprise commerciale ayant choisi la musique comme support marketing, visant à l’enrichissement de son initiateur. Ce qui n’est pas condamnable en soi, tant mieux pour l’entrepreneur s’il engrange les bénéfices et peut rouler dans d’interminables limousines, mais fort différent, ma foi, de la notion même d’art. Et que les mémés à cheveux bleus arrêtent de nous bassiner en s’extasiant comme des adolescentes énamourées sur ce batave multi milliardaire qui a pour elles autant de considération qu’un train pour un troupeau de vaches, ça commence à devenir pénible).
Sauf que c’est à partir de cet instant que les choses commenceront à se compliquer pour vous parce que les gentils organisateurs auront décidé de vous réserver une place à votre nom parmi les vingt premiers rangs de la salle. Et là… comme dirait l’autre, c’est le drame ! « Mais où c’est qu’elle est ma place ? Où qu’elle est ? Robert, tu vois notre place ? Cherche de l’autre côté, Jeannine, je continue par là…» Et vas-y que je scrute les affichettes une à une, non, c’est pas là… Non, pas là non plus… Et ça cherche pendant une demi-heure en attendant de dénicher ZE trésor, la petite feuille au format A4 où vous voyez votre illustre patronyme imprimé en gros. Ouf, on a trouvé avant le début du concert…
Pendant ce temps-là, nous, les pas membres, avons attendu comme tout le monde un petit quart d’heure avant d’entrer dans la salle et, moyennant un astucieux slalom parmi les premiers arrivants, avons réussi à nous glisser au mieux, c’est-à-dire au premier rang disponible juste après la zone réservée aux généreux donateurs. Avec tout le temps pour observer malicieusement leur petit manège !
Tout humour mis à part, je voulais juste rendre hommage au Festival des Arcs, cette belle initiative qui donne envie, chaque année, d’en reprendre une bonne dose dès que possible.
Randonnée et musique, connaissez-vous un meilleur cocktail ?

Finale : les papilles font de la résistance…

Vacances et restauration font rarement bon ménage. Par habitude, j’évite de scruter les arrière-cuisines des restaurants qui s’offrent à vous sans ménagement… je préfère ne pas me faire peur. Il faut une certaine expérience pour savoir reconnaître sans prendre le risque de se tromper les signes avant coureurs d’un professionnel respectueux de son art.
Alors pour une fois… je m’autorise un dernier mouvement publicitaire, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas dans mes habitudes (Christian, ça tient toujours…).
Pour une fois qu’un type, œil malicieux et béret accueillant, vous propose un petit chef d’œuvre dans une discipline commune, celle de la crêperie, je me dois de vous le recommander si d’aventure vous poussez votre bouchon personnel jusqu’à la station des Arcs.
« Mamie Crêpe » ou madame est aux fourneaux et monsieur au service. Ici, la noix est fraîche et de Grenoble, le jus de pomme est fermier, la crème Chantilly faite maison, le café filtre « comme à la maison » est d’une saveur exquise et les ingrédients sont savamment dosés, la présentation raffinée. Il y en a pour tous les appétits et votre porte-monnaie aura besoin d’une vingtaine d’euros par personne pour vous repaître. S’il ne devait y en avoir qu’un… prenez toutefois la précaution de réserver en haute saison parce que la salle est très petite et la météorologie pas toujours compatible avec sa terrasse exposée au sud-ouest.

vendredi 18 juillet 2008

L'été en pente douce

Il n'est même pas certain que je parvienne à me défaire d'une dépendance assez marquée à l'outil informatique au cours des prochaines semaines et que je reste, même en pointillés estivaux, connecté à cette blogosphère à laquelle j'imagine appartenir, de près ou de loin, depuis maintenant plus de trois ans et que je m'efforce d'inonder de mes phrases biscornues et interminables à chaque fois que l'occasion m'en est donnée, selon un rythme que je tente de conserver hebdomadaire même si, comme c'est le cas en ce moment, un vrai relâchement se fait jour dans mes écrits au moment où je m'apprête à quitter une Lorraine dont la grisaille n'a jamais été aussi persistante pour rallier d'autres points de notre hexagone national, d'abord en direction des Alpes où une bonne cure mêlée de marche et de musique classique m'attend avant qu'une traversée d'est en ouest de plus de neuf cents kilomètres ne me donne l'occasion de retrouver une lumière charentaise dont j'avais apprécié les bienfaits l'an passé, à la Toussaint, accumulant ainsi une dose vitale d'énergie dont la nécessité ne tardera pas à se faire sentir à l'approche de ce cruel mois de septembre, symbole de reprise et de travail, un horizon encore lointain qui pointera bien trop tôt ses vilains crocs, ceux qui vous menacent de travailler plus pour gagner pareil, démentant ainsi les fanfaronnades d'un monsieur dont la présence insistante finira par me rendre honteux d'être français.
Bonnes vacances à ceux qui ont la chance d'en prendre et rendez-vous à très bientôt, voire avant...

mardi 1 juillet 2008

Touche pas à ma gonarthrose !

Ici commence peut-être vraiment, après une récente mise en bouche intitulée «La fête des paires», ma saga des «ThromboChroniques», parfois évoquée depuis quelques mois, jamais mise en chantier. Il faudrait que je commence par le début, c’était il y a… vingt-neuf ans. Et puis non, j’ai bien le temps de remettre en ordre mes souvenirs éparpillés au fil des années et de l’absorption de comprimés d’un anti-coagulant dont je tairai le nom mais avec lequel j’entretiens aujourd’hui une relation presque amicale. Pensez donc, j’ai déjà dû en avaler environ plus de 10500, alors forcément, ça crée des liens. J’avais bien pensé organiser une petite fête pour le dix millième mais… le manque de temps, l’absence d’un sponsor malgré mes appels réitérés à mon couturier favori, en ont décidé autrement… Pas de soirée festive, juste une consommation matinale et mécanique.

Je vous propose néanmoins un résumé du résumé, histoire de ne pas vous laisser dans l’ignorance totale de ma triste condition de sujet d’étude du corps médical. Au printemps 1979 donc, après plusieurs semaines d’un état fiévreux, perclus de douleurs au point qu’il fallait me déplacer d’une pièce à l’autre par un ingénieux système consistant à glisser sous les pattes du fauteuil dans lequel j’avais péniblement atterri depuis mon lit des patins de feutre, mon médecin décida de m’expédier à l’hôpital, ce qu’il imaginait être mon ultime voyage après une courte vie que j’étais supposé quitter en raison d’une forte suspicion de leucémie foudroyante et, c’est la moindre des choses, incurable. Patatras, pas de bol, je décidai de résister à ce lâche abandon en exhibant fièrement, quelques jours et examens plus tard, un valeureux diagnostic de, je cite, «thrombo-phlébite ilio-fémorale bilatérale de cause non déterminée». Pour faire plus simple, mon sang avait été gagné par l’idée saugrenue de coaguler en d’innombrables recoins de mon système veineux, et plus particulièrement sur toute la zone allant de mes reins à mes pieds. J’étais désormais détenteur d’un nouveau diplôme, celui du cas médical unique en Europe. Maître Chronique n’aime pas la demi-mesure.

Je passe sur toute la suite que j’aurai l’occasion de raconter de temps à autre, et croyez-moi, vous aurez l’occasion de vous bidonner ! Ah, les biopsies ! Ah, les phlébographies ! Ah, la ponction lombaire dont on ne se relève que de longues heures après la fatidique piqûre et au sujet de laquelle on apprend très vite qu’elle était la première pour celui qui venait de la pratiquer…

J’effectue lâchement mon grand bond en avant, j’avance de vingt-neuf ans sur le grand jeu de Moi et me retrouve dans une salle d’attente, celle de mon radiologue, qui doit rendre un verdict sans appel au sujet de ce satané genou gauche dont la faiblesse a provoqué une chute assez mémorable qu’il m’est récemment arrivé de narrer ici même. En fait, c’est un peu plus compliqué mais, voyez-vous, on me bichonne assez facilement du côté de la sphère médicale. Déjà qu’on comprend très mal ce qui m’est arrivé alors que je n’avais que vingt et un ans, on ne va pas en plus prendre le risque de m’en faire courir. Des risques, bien entendu. C’est, je crois, ce qu’on appelle aujourd’hui le principe de précaution.

Donc, je me suis cassé la binette, j’ai saigné, décoré ma jambe gauche d’un œdème et mon genou d’une cicatrice, vu ma généraliste, puis une angiologue. Restait plus qu’à consulter le radiologue parce que je suis titulaire d’un étrange genou gauche qui claque, émet de drôles de bruits lorsque je marche, coince un peu de temps à autre. Moi, j’ai bien ma petite idée sur le sujet : je suis persuadé que j’ai une jambe plus longue que l’autre et que, par conséquent, mon pied a tendance à frotter au sol et à me tendre des pièges. Une explication que je garde pour moi néanmoins, parce que je sais qu’une autre hypothèse pourrait venir la battre en brèche : j’aurais en réalité une jambe… plus courte. Mais, chut ! Je préfère ne pas ouvrir ce débat…

Salle d’attente. Ici, c’est plein de vieux, avec des gens moins vieux qui en accompagnent certains. A gauche on tousse, un peu plus loin aussi mais plus fortement, si on était tout seul, on cracherait peut-être à même le sol. Un téléviseur branché sur un mystérieux Canal 33 (bravo l’humour…) diffuse des informations médicales ou paramédicales, entrecoupées de quelques reportages. Eh, vous me croirez si vous voulez mais j’étais à peine arrivé que j’ai eu droit à une visite du Musée d’Arles proposant une exposition… Christian Lacroix ! Promis, juré, craché, c’est vrai ! Ma voisine, qui pourrait être au moins ma grand-mère, est toute contente d’avoir reconnu le peintre Delacroix ! «Oh ben, il doit bien avoir 100 ans maintenant !». Tu m’étonnes qu’il est pas jeune le Delacroix… Cela dit, l’autre, le Christian, faut pas pousser non plus… Va pour la soixantaine, mais 100, ça fait peut-être un peu beaucoup. Au fait, Christian, toujours pas de nouvelles de mes chemises ? Tu n'ignores pas que je viens d'en ajouter deux nouvelles à ma collection... Et je n'ai pas changé d'adresse.

Sont malins les médecins et les radiologues des salles d’attente : ils mettent le son de leur télé au niveau minimum (de toutes façons, on ne perd pas beaucoup… c’est un peu le vide ce truc là), comme ça les patients, ben y croient qu’ils sont un peu sourds et du coup, ils filent chez l’ORL dans la foulée. C’est une entente bien rôdée entre gens du même monde.

«MADAME DUSCHMOLL» ! Oh la vache, c’est pas le genre «annonces aéroport» ici, juste la secrétaire qui s’est collé la bouche au micro pour appeler le prochain pékin. Elle te hurle dans son biniou, preuve qu’elle aussi nous croit tous sourds, comme si sa vie en dépendait. Alors la madame en question, elle se lève, et comme elle est polie, elle nous dit au revoir, ignorant qu’elle va revenir dans quelques minutes en attendant l’oracle du médecin et qu’elle sera obligée de nous redire bonjour. Mais bon, c’est une question d’habitude.

Je ne regarde même pas les magazines, y a que de la poubelle sur papier froissé avec plein de gens vulgaires qui ne sont pas toujours aussi beaux qu'ils l'imaginent, ce genre de trucs que les français achètent par millions et lisent par plus de millions encore. Je me suis juste glissé les écouteurs de mon iPod dans les oreilles et j’écoute un truc sympa (euh… c’est le nouveau disque de Jannick Top, «Infernal Machina», j’en reparlerai une autre fois parce que là, c’est pas le sujet. Désolé…).

«MONSIEUR MAÎTRE CHRONIQUE !!!». Non mais elle va arrêter de beugler comme ça, l’autre, là, derrière son comptoir.

«Au revoir, m’sieur dames…». Je reste poli et m'efforce de me couler dans le moule du patient lambda.

Une manipulatrice en radiologie m’attend de pied ferme et me conduit vers une micro cabine – à ce sujet, quelqu’un pourrait-il m’expliquer comment font les gens corpulents ? Parce qu’avec mon IMC de 21, je me sens un peu coincé dans ce gourbi à peine éclairé, je fais attention de ne pas m'arracher la tête dans le porte habits, alors vous imaginez, un bon gros, le pauvre, il est pas plus sûr de sortir que d’entrer – où je suis supposé me délester de quelques uns de mes vêtements. «Mettez-vous torse nu, on viendra vous chercher de l’autre côté». Hein ? Qu’est-ce que vous dites ? Torse nu ? Pour une radio du genou ? Y aurait pas comme une petite erreur ? Rouge pivoine qu’elle est devenue la petite manipulatrice, surtout que ses copines du secrétariat, qui avaient tout entendu, sont écroulées derrière leur bureau. Belle solidarité, mesdames ! Est-ce que je me moque de vos annonces au micro quand vous hurlez le patronyme de mes congénères ?

«Euh… vous êtes certaines que je peux lui faire confiance à votre copine ? Parce que si elle situe mon genou vers le torse, j’ai quand même un peu peur qu’elle vise mal avec son rayon X et je ne voudrais pas être victime de dommages collatéraux…». Re-bidonnage au fond du couloir, les deux blondes du comptoir pliées en deux sur le clavier de leur ordinateur.

Je vous épargne la séance photos : un coup debout de face, un autre de profil, trois clichés allongé sur la table, avec flexions différentes et retour cabine en attendant le médecin. Coup de bol, personne ne s'est cru obligé de me badigeonner de gel... J’entends derrière la paroi les commentaires dictés à un petit magnétophone, ça ne parle pas de moi puisqu’il est question de poumons (encore que… avec mon genou au niveau du torse…), je me rhabille et attend patiemment que le Maître des lieux vienne m’expliquer de quoi je souffre.

Quelques minutes après, un homme au crâne dégarni entrouvre la porte, pas exactement sympathique, pour me demander si j’ai mal au genou. «Ben… non, pas vraiment, il grince, il claque, il craque, mais pour l’instant, non, pas bobo monsieur». Et vous avez quel âge ? «Ben, 50 ans, depuis le mois de janvier, même qu’on a fait une petite fête avec des amis dans un bon restaurant de Nancy. On a mangé comme des rois et j'ai été vachement gâté». Non, en fait, je ne lui donne pas toutes ces précisions, c’est juste qu’au moment où je lui ai annoncé mon demi-siècle, j’ai repensé à tous ces bons moments. Vivement le 12 octobre 2012 !

Le brave monsieur, expéditif genre je rentabilise à mort pour cause de 4X4 qui me coûte la peau des fesses, m’explique que mon cartilage est un peu usé, qu’un traitement est possible (ignorant qu’en raison de la médication dont il est question plus haut, ce dernier, justement, m’est interdit) et qu’il va s’éclipser pour rédiger son compte rendu. Quatre lignes obscures dont il sera question plus loin.

Retour à la salle d’attente, bonjour bonjour les amis, à la télé une pauvre chanteuse des années 80 (décennie maudite pour la musique à bien des égards, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai envie de claquer le beignet à tous ces gens qui tentent misérablement de se faire des sous en exhumant les sinistres productions de l’époque. C’est pas que tout soit mieux aujourd’hui, loin s’en faut, mais les années 80, franchement, c’était le gouffre…) essaie de nous faire croire qu’elle est de retour… Reste où tu es, ma grande, tu es très bien comme ça, inutile de revenir, tu vas te faire du mal. A nous aussi, accessoirement…

«MONSIEUR MAÎTRE CHRONIQUE !!!!!». Mais elle fatigue jamais la speakerine en blouse blanche ? Elle déclame, elle brame, elle chante, ce serait tellement bien qu’elle instille une petite dose de… Mais non, pas de proportionnelle ! Vous confondez avec les années 80, une fois de plus… Euh, j’ai bien peur que les plus jeunes d’entre vous, qui n’ont, c’est bien connu, aucune conscience politique, ne comprennent pas cette allusion à une manœuvre mitterrandienne… Non, une petite dose de douceur dans ses appels téléphoniques, voilà ce que je lui demande à la petite dame.

«Au revoir, au revoir tout le monde». Bon, je crois que je suis le seul à être réveillé dans cette salle d’attente où on s'applique à soupirer toute la misère de l’âge qui avance. Canal 33 continue lui aussi de ronronner, tout le monde s’en fout mais l’important, c’est bien que le cabinet de radiologie touche un peu de pépètes en diffusant ce chloroforme qui n’est rien d’autre qu’une vaste entreprise de publicité à peine déguisée. Y aura bien de quoi remplir le réservoir de la grosse voiture...

«Gonarthrose gauche débutante avec ostéophytose des épines tibiales. Hyper pression rotulienne externe bilatérale bien visible sur les incidences en défilé avec discrète ostéophytose latérale externe de la rotule gauche. Par ailleurs pas d’anomalie de la trame osseuse».

Alors là… Je suis vaincu ! Maître Chronique a trouvé son… maître dans la discipline extrêmement complexe de la phrase absconse et tordue ! Je ne sais pas du tout ce qu’il a voulu dire, mon radiologue, mais quel talent ! Il y a dans cette phrase une vraie poésie, un mystère, celui de la création militaro-littéraire. J’aime tout particulièrement «les incidences en défilé». Est-ce l’approche du 14 juillet ? J’imagine un régiment invisible qui rampe sur mes genoux, marche au pas autour de mes rotules, surtout la gauche, je suis subitement devenu l’Avenue des Champs Elysées pour une armée de cartilages, les fanfares militaires venant ensuite, pour finir, parcourir ma trame osseuse…

C’est bien beau cette phrase de spécialiste… mais ça n’éclaire pas beaucoup, en fait. Il a voulu dire quoi, le radiologue ?

«Ah ben c’est de l’arthrose !», m’annonce fièrement ma généraliste que j'interroge au téléphone ; elle semble presque contente d’ajouter un nouveau trophée à mon cas médical. «Vous pouvez prendre un Doliprane en cas de douleur». Mais j’ai pas mal, moi ! Je grince, je cliquette, je couine, mais je ne souffre pas ! «Ah ben… alors ne faites rien, il faut continuer à vous muscler, vous pouvez marcher autant que vous voulez».

«C’est de la vieillerie !». Pan dans les dents, cette autre version des faits émane du Docteur H., mon cardiologue préféré (à ne pas confondre avec le Docteur D., mon héros des StimuloChroniques) qui n’a jamais eu l’habitude de mâcher ses mots.

Vieillerie ! Tiens, et moi qui raillait les personnes âgées dans la salle d’attente. Du coup, pour me venger, j’ai embarqué Madame Maître Chronique dans une longue marche (au début de cette note, je vous proposais un grand bond, c’est logique finalement, sauf que là, j’inverse le cours de l’histoire) afin de tester ma mécanique rotulienne. Qui me semble ma foi bien huilée, malgré l’usure du cartilage. Près de trois heures à crapahuter sans le moindre signe de défaillance, selon un rythme régulier et soutenu.

Grand bien nous en a pris parce qu’au bout de je ne sais combien de kilomètres parcourus sous un soleil de plomb, nous avons pu visiter une magnifique église, d’habitude fermée et ce jour là bondée d’une foule bruyante et peu respectueuse du cadre majestueux s'offrant à nos regards, celle de Notre Dame de Bonsecours, dont la rénovation tout juste terminée est une réussite et un régal pour les yeux. Profitez de l’été qui s’avance pour la visiter, c’est un conseil d’ami.

L’église de Bonsecours est la dernière demeure du Roi Stanislas. Mais elle n’était qu’une première étape sur la longue route qui me reste à parcourir avant que mon genou ne rende l’âme. C'est pas demain la veille !

Je t’en ficherai de la vieillerie ! Et j'ai encore plein de choses à vous raconter...

lundi 23 juin 2008

My Favorite Things

Ma première galette…

Ou comment, après pas mal d’années durant lesquelles j’avais reporté l’achat de ce qui fut en réalité mon premier vrai disque de jazz, je suis entré alors dans un univers qui reste, aujourd’hui encore, la source de toutes les émotions.

Ce texte est la troisième livraison du "Z Band", ce collectif de blogueurs ayant choisi de publier à intervalles réguliers un texte portant sur un thème choisi. Aujourd'hui, le premier disque de jazz.
Les autres contributions sont ici :
- Belette et jazz
- Jazz à Paris
- Jazz Frisson
- Jazzques
- Ptilou's Blog

Remontons un peu la terrible machine du temps. Nous sommes le 9 septembre 1985 et j’entre chez mon disquaire favori de l’époque, «La Parenthèse» à Nancy pour ne pas le nommer. On y trouve toute une variété de disques, chanson, rock et jazz pour l’essentiel, ce dernier vivant là ses dernières semaines avant qu’une opération de recentrage économique ne le fasse disparaître de la boutique, me contraignant par la suite à effectuer mes achats dans un magasin concurrent (qui existe toujours en tant que disquaire, mais dont les bacs se font de plus en plus maigrichons… époque oblige). En entrant, j’ignore totalement ce que je vais acheter, je ne suis même pas certain d’y dépenser le moindre franc. Je furète, joue des doigts avec célérité pour faire défiler les pochettes des 33 tours, encore nombreux malgré la présence de ces jeunes CD qui restent coûteux et ne couvrent qu’une partie des catalogues. Mes goûts de l’époque sont marqués par une certaine incertitude ; j’ai connu bien des bonheurs musicaux durant les années 70 à 80 mais la période qui vient de s’écouler me laisse un peu sur ma faim. En consultant aujourd’hui la liste de mes disques, je m’aperçois d’ailleurs qu’il n’existe aucun mouvement musical dominant depuis l’entrée dans les années 80 : Magma est en sommeil malgré la publication d’un drôle de «Merci» et Christian Vander ne nous a pas encore offert le premier disque de sa nouvelle formation, «Offering», qui déjà se produit sur scène ; la troisième mouture de King Crimson semble avoir vécu ; même mon bon vieux Grateful Dead ne donne plus beaucoup de nouvelles depuis quatre ans, son leader Jerry Garcia n’étant pas au mieux de sa forme, parce qu’emprisonné dans les griffes de la drogue. Il y a quelque part chez moi comme une forme de déshérence qui m’entraîne à choisir sans choisir un disque de temps en temps, par habitude mais aussi sans grande conviction. Alors, c’est peut-être ce soir-là le moment de me remémorer les nombreux interviews du même Christian Vander qui, à chaque fois que la possibilité lui était offerte, dressait dix ans plus tôt dans les revues spécialisées – Best ou Rock’n’Folk – un portrait passionné et intrigant d’un saxophoniste dont la musique semblait être la source de toutes ses inspirations : John Coltrane. Vander se plaisait à raconter comment, alors qu’il avait une douzaine d’années, il avait écouté sans fin le disque «My Favorite Things» et la version obsédante que Coltrane avait créée à partir d’une chanson a priori anodine tirée d’une comédie musicale, «La mélodie du bonheur». Il disait aussi que la disparition de Coltrane, le 17 juillet 1967, l’avait presque anéanti avant qu’il ne décide de réagir et de mettre sur pied cette formation à nulle autre pareille dont il reste, quarante ans plus tard, l’âme et le moteur surpuissant. Alors, Coltrane, enfin ? N’était-ce pas le moment d’en savoir un peu plus et de découvrir celui qui me semblait un peu comme un magicien ?

Nous étions les 9 septembre 1985 : étrangement, c’était le jour anniversaire de mon frère, celui qui m’avait tellement appris en musique. Ce soir-là, j’investissais un nouveau monde, dont il ne m’avait jamais parlé, étant de son côté emporté par d’autres passions, transatlantiques elles aussi mais d’une toute autre coloration. On peut y voir un symbole, pourquoi pas…

Une valse, tourbillonnante, répétitive, un saxophone soprano au son dense et habité, instrument que je croyais jusque là voué pour l’éternité à jouer «Petite fleur» ou «Les oignons». Une batterie foisonnante, subtile, omniprésente (Elvin Jones) et un piano enchanté (Mac Coy Tyner) qui évoque un carillon. Pendant près d’un quart d’heure, sans que jamais la lassitude ne gagne. «My Favorite Things»… mais aussi «But Not For Me» et «Summertime» de George Gershwin, interprété au saxophone ténor, ou encore «Everytime We Say Goodbye» de Cole Porter. Une sacrée manière de revisiter un répertoire déjà consacré ! Coltrane vous laissant même l’impression qu’il était le compositeur de ces thèmes tant il avait su se les approprier et les relire d’une voix si originale qu’il y avait là quelque chose comme de la transfiguration.

Un drôle de tour de magie en réalité et le début d’une longue aventure pour moi.

Parce qu’en même temps que je découvrais la musique de John Coltrane, je mesurais à quel point ce musicien majeur avait – en peu de temps finalement – marqué son époque et accumulé une impressionnante discographie au beau milieu de laquelle je me sentais un peu perdu. Oui, perdu et ce malgré de nombreux allers retours vers les boutiques pour tenter d’y voir plus clair (pas d’Internet à cette époque, pas de Google ni même de Wikipedia…). Mais par où fallait-il donc commencer ? Pourquoi Impulse ? Pourquoi Prestige ? Pourquoi Atlantic ? J’avais entendu dire – par qui, je ne me souviens plus – que certains disques étaient inaudibles, comme un certain «Live in Japan, 1966» ou «Om» en 1965… Je comprenais que le saxophoniste avait connu une évolution foudroyante entre le milieu des années 50, époque à laquelle il travaillait avec Miles Davis et son décès en juillet 1967 alors qu’il n’avait pas encore 41 ans et que sa musique s’apparentait plus que jamais à un cri. Mais comment donc s’y prendre pour démêler les fils de ce drôle d’écheveau ?

J’étais fatigué de toutes ces questions et je me rappelle le jour où je décidai de soumettre mes interrogations à Jazz Magazine. Alors que je croyais avoir été oublié, je reçus une longue et belle lettre, plusieurs pages, de François-René Simon, qui reste l’un des grands spécialistes de Coltrane. D’une élégante écriture manuscrite (les ordinateurs étaient hors de prix et peu répandus encore, même dans les salles de rédaction), cet éminent journaliste me dressait un fort utile et très documenté portrait discographique en me conseillant de procéder avec méthode. Je crois que je ne le remercierai jamais assez…

La porte s’entrouvrait…

Je crois avoir mis depuis cette époque un point d’honneur à me procurer tout ce que j’étais en mesure d’acheter. Accumulation de CD, de coffrets (somptueuse intégrale des années Prestige, de 1956 à 1958, soit seize disques regorgeant de musique), au nom de Coltrane ou des leaders des formations avec lesquelles ils évoluait (Miles Davis, Thelonius Monk, Cecil Taylor, Paul Chambers, …). La belle créativité des années Atlantic de 1958 à 1960 avant que John Coltrane ne signe avec Impulse, un label auquel il restera fidèle jusqu’à la fin. Et cette évolution foudroyante de l’inspiration d’un homme pour qui la musique était tout, qui ne vivait que par elle. Ceux qui l’ont côtoyé disent que John Coltrane était un inlassable travailleur, qu’il ne délaissait que très rarement son instrument. Et si les interviews sont très rares, c’est aussi parce qu’il consacrait tout son temps à la musique. Jusqu’au dernier souffle.

En témoignent ses multiples interprétations de «My Favorite Things», qu’il portera à un niveau d’incandescence dont le feu n’a pas fini de nous dévorer. Parce que finalement, si Coltrane enregistra beaucoup de disques, il joua finalement assez peu de thèmes sur scène : «My Favorite Things» bien sûr, mais aussi «Impressions», «Afro Blue» ou «Naima» pour citer les compositions les plus renommées. Mais il les réinventait à chaque fois, trouvant toujours une nouvelle histoire à raconter, de nouveaux territoires à défricher. Une quête de l’absolu qui reste aujourd’hui encore unique et exemplaire.

Je regarde ce 33 tours acheté depuis près de 23 ans… Les informations qu’on y trouve sont parfois cocasses : on nous présente les musiciens, ce qui paraît un minimum, mais dans une autre rubrique, on nous dit «Ce qu’il faut savoir» avant de porter à notre connaissance «Ce qu’il faut tout particulièrement apprécier» avant de nous livrer les ultimes «Observations» nous expliquant que «My Favorite Things» est une œuvre marquante et obsédante qu’on aime ou qu’on n’aime pas mais que les critiques de jazz considèrent unanimement comme l’une des plus émouvantes réussites de John Coltrane. On est bien loin des livrets savants qui accompagnent désormais les rééditions de la discographie du saxophoniste, avec leurs analyses approfondies, les détails précis qui nous indiquent le jour, voire l’heure de chacune des prises de chacun des titres.

«My Favorite Things» est en tous les cas un disque phare, lumineux et visionnaire, qui portait très haut, en 1960, l’étendard de la mélodie et de l’intensité de son interprétation. Un sacré guide pour, ensuite, partir à l’assaut de la montagne jazz et découvrir sa richesse.

Je pouvais difficilement espérer meilleure initiation à cette musique dont on nous annonce régulièrement la fin et qui, malgré les menaces, malgré les attaques constantes portées par un système économique soumis aux exigences de la rentabilité immédiate, malgré le mépris affiché par ceux qui nous gouvernent et s’affichent avec la lie de l’art, continue de rugir et se tient debout. Il faut beaucoup de force aux artistes pour ne pas abdiquer, gageons que bon nombre d’entre eux ont beaucoup appris de John Coltrane et de son incroyable «Resolution».

En écoute : les premières minutes de "My Favorite Things", enregistré le 21 octobre 1960 avec John Coltrane (saxophone soprano), McCoy Tyner (piano), Elvin Jones (batterie) et Steve Davis (contrebasse).





mercredi 18 juin 2008

Mortelle plongée

La nouvelle est tombée dimanche soir, brutalement : Esbjörn Svensson est mort lors d’un accident de plongée. Il n’avait même pas 44 ans…

La renommée mondiale de ce pianiste suédois n’avait fait que grandir au cours des quinze dernières années, et l’homme avait trouvé un véritable accomplissement au sein de son trio E.S.T., dont les concerts comme les disques étaient autant d’événements. Cette disparition est certainement l’une des pertes les plus cruelles pour l’univers de la musique, et nous n’avons pas fini, loin s’en faut, de ressentir l’absence d’un grand monsieur qui avait su réunir des publics a priori incompatibles et creuser un sillon singulier, aux frontières du jazz et d’une certaine «pop music» ouverte aux courants les plus contemporains et n’hésitant pas à recourir au besoin à la technologie. Il y aura aussi ce sentiment d’une vie trop courte, d’une œuvre inachevée…

J’ai trouvé sur le site du trio d’Esbjörn Svensson une définition de la musique jouée par cette formation, dont les deux autres membres éminents ont pour nom Dan Berglund (contrebasse) et Magnus Öström (batterie) :

«Le Esbjörn Svensson Trio est surprenant : un trio de jazz qui se considère lui-même comme un groupe de pop, qui joue du jazz en élevant la conception traditionnelle de liberté d'action du leader et de ses sidemen au même niveau, qui remplit non seulement les clubs de jazz mais également les salles habituées aux groupes de rock, dont les prestations sont souvent agrémentées de jeux de lumière et de brouillard. Et qui arrive, à la fin de ses concerts, à faire chanter des standards de jazz tels que "Bemsha Swing" de Thelonious Monk à tout un public et fait exploser le cadre classique du trio de jazz. (…) Avec ses sonorités uniques qui allient jazz au groove drum & bass, à certains éléments de musique électronique, rythmiques funky ou emprunts au rock et à la pop mais également à la musique classique européenne, E.S.T. a conquis un public allant des fans de jazz aux amateurs de hip hop.»

Pas grand chose à ajouter sur le fond, si ce n’est, et c’est énorme, le souvenir d’un concert du groupe lors de l’édition 2005 du Nancy Jazz Pulsations, dans une Salle Poirel comble qui avait vibré à un musique dont la dramaturgie presque obsédante vous prenait souvent à la gorge. J’avais inéluctablement mordu à cet hameçon à forte attractivité, moi petit poisson toujours prêt à me laisser conduire au beau milieu des flots de la création musicale, et n’attendait qu’une seule chose depuis des mois : revoir le groupe et plonger une fois encore dans son univers onirique. Poisson, flots, plonger… ces mots s’écriraient-ils avec leur part d’inconscient tragique ?

La musique d’Esbjörn Svensson se caractérisait très souvent par de longues et obsédantes montées, créant une tension dont vous ne parveniez pas à vous dessaisir, même de longues heures plus tard, bien après l’extinction des projecteurs. Et il est parfaitement exact que le trio procédait aussi et avant tout d’un formidable équilibre entre chacun des musiciens, jamais l’un d’entre eux ne prenant dans le groupe une position dominante, mais savait toujours être d’une constante présence. Ils étaient sur scène comme sur disque côte à côte, frères d’interprétation. Pourtant, les triturations d’Esbjörn Svensson sur les cordes de son instrument, ses effets sonores puisant dans les ressources de l’électronique, les scansions électriques d’un Dan Berglund habité manipulant son archet parfois électrifié avec fièvre ou le drumming si particulier de Magnus Öström (un recours minimal à la grosse caisse et le choix esthétique d’une certaine légèreté percussive des balais sur la caisse claire) étaient autant de sources de curiosité qui captaient votre attention tant auditive que visuelle. Car E.S.T., pour avoir enregistré de magnifiques disques en studio, était d’abord un groupe à «ressentir» sur scène, sa musique dégageant une incontestable énergie et une vibration que seul le concert pouvait libérer au mieux. Il avait, selon mon point de vue de simple mélomane, cette capacité à formuler des mélodies simples et enivrantes dont tout le fluide se dégageait au fil des minutes.

Cadeau malheureusement posthume, le trio venait de terminer l’enregistrement de son prochain opus baptisé « Leucocyte ». C’est le cœur serré qu’il nous faudra l’écouter, conscients de la disparition d’une étoile, une de plus, dans le grand ciel de la Musique.

R.I.P. Mr Svensson.

La discographie du trio d’Esbjörn Svensson
- When everyone has gone, 1993
- E.S.T. Live, 1995
- EST plays Monk, 1996
- Winter in Venice, 1997
- From Gagarin's point of view, 1998
- Good morning Susie Soho, 2000
- Live in Stockholm, (DVD) 2000
- Strange place for snow, 2002
- Seven days of falling, 2003
- Viaticum, 2004
- Live in Berlin, 2005
- Tuesday wonderland, 2006
- Live in Hamburg , 2007
- Leucocyte , 2008 (à paraître en septembre)

Le site officiel du groupe : http://www.est-music.com/

En écoute : «The Unstable Table & The Infamous Fable», extrait de «Viaticum».


Le travailleur des équivalences

Un mois après la publication de l'interview d'Hervé Aknin, le deuxième "petit nouveau" de Magma, Bruno Ruder, a bien voulu répondre à mes questions. Une occasion privilégiée de découvrir un personnage dont la personnalité musicale nous laisse deviner pour les temps à venir une collaboration fructueuse avec le groupe, qui fêtera en 2009 ses quarante ans ! Et un grand merci à Bruno pour le temps consacré à me renvoyer une copie dont la lecture devrait retenir votre attention.


Bruno, peux-tu, en quelques lignes, nous dire d’où tu viens, quelle est ta formation musicale et quel a été ton parcours artistique avant d’intégrer Magma ?

BR : J’ai commencé la musique à l’âge de six ans, en étudiant pendant une douzaine d’années le piano de «manière classique», c’est-à-dire en abordant une petite partie du vaste répertoire consacré à cet instrument. Mais je n’ai jamais poussé très loin la pratique de la musique classique. Mon professeur m’a parallèlement donné goût au jazz, et c’est vers cette musique que j’ai commencé à me tourner sérieusement, à l’adolescence. J’ai alors commencé à la pratiquer en groupe. Plus tard, je suis passé par l’école de musique de Villeurbanne, puis par le département Jazz du CNSM de Paris, où j’étais d’ailleurs dans la même promotion que Benoît Alziary, vibraphoniste de Magma, et que Rémi Dumoulin et Fabrice Theuillon, qui collaborent parfois aussi avec Magma. J’ai rencontré là-bas une bonne partie des musiciens avec qui j’aime jouer aujourd’hui, et c’est là-bas que j’ai connu Riccardo Del Fra, qui a fait appel à moi pour son «Jazoo Project», et qui m’a donné l’opportunité de jouer avec pas mal de très bons musiciens comme Joey Baron, Kenny Wheeler, Dave Liebmann, Billy Hart, Simon Goubert, Daniel Humair, Tony Malaby… Je prends (ou j’ai pris) évidemment part à plusieurs autres groupes, parmi lesquels «Yes Is a Pleasant Country» (un trio avec la chanteuse Jeanne Added et le saxophoniste soprano Vincent Lê Quang), est peut-être celui qui m’est actuellement le plus cher.

Ton arrivée au sein de Magma s’est opérée dans un contexte marqué par une certaine urgence compte tenu du départ précipité de trois des membres du groupe qu’il fallait remplacer très vite. As-tu hésité lorsque tu as été sollicité, étant donné qu’il s’agissait de remplacer au plus vite Emmanuel Borghi, qui travaillait aux côtés de Christian Vander depuis plus de 20 ans, dans Magma, Offering ou le Trio ?

BR : Etant disponible au moment où cela s’est présenté, je n’ai pas hésité, car sans être un inconditionnel du groupe, j’aimais vraiment sa musique. Le fait qu’il s’agisse de remplacer Emmanuel Borghi n’est pas rentré en ligne de compte. Je ne pense pas qu’il soit utile de se demander si on sera «à la hauteur» de son prédécesseur quand on entame une collaboration avec un musicien ou un groupe. Ce genre de scrupules ne me semble procéder que d’une politesse obséquieuse ou d’une bête mystification. Dans l’un ou l’autre cas, ça n’a aucun rapport avec la réalité de la musique, qui est d’essayer de trouver les moyens de faire sonner un groupe, c’est-à-dire de concentrer ses efforts vers un résultat musical, voire sonore, qui sera, bien sûr, différent si l’on remplace un ou plusieurs membres du groupe par d’autres. Ceci dit, il reste évident que les vertus d’un travail sur le long terme qu’ont pu mener Emmanuel et Christian sont énormes, et que le remplacement dans un groupe d’un ou plusieurs musiciens par d’autres implique pas mal de travail à fournir, de la part des nouveaux venus mais aussi de la part du groupe tout entier.

Que penses-tu pouvoir, à terme, apporter au groupe et que penses-tu que le groupe pourra t’apporter ?

BR : La musique de Magma est très différente de celles que j’ai pu pratiquer jusqu’à maintenant, et ce tant au niveau du rendu musical que de sa pratique. Ici tout est très écrit, très peu de place est laissée à l’improvisation, contrairement aux autres projets musicaux auxquels je participe. C’est déjà une dimension un peu nouvelle pour moi : on n’a pas le droit aux mêmes erreurs que dans un contexte plus improvisé, en quelque sorte. Et puis il y a une vraie singularité dans la façon de traiter le rythme. Ces deux éléments font que lors des concerts, il faut déployer une très grosse énergie de concentration, pour se rappeler de tout, et pour être toujours «là» rythmiquement. Ça, c’est pour la catégorie «difficultés à surmonter». A côté de ça, c’est pour moi une occasion, que je n’ai pas connue si souvent, de jouer régulièrement avec un groupe, et qui plus est devant un public en général nombreux, et pas uniquement composé, comme trop souvent lors des concerts de jazz, d’individus qui écoutent le concert en se grattant le menton d’un air sceptique en se demandant quelles subtiles réflexions ils vont pouvoir trouver en sortant du concert. Autrement dit, j’ai l’impression que le public de Magma réagit pour une grande partie avec enthousiasme et spontanéité, et ce n’est pas parce que je suis sensible à la flatterie que j’apprécie cela, mais parce que je crois que cette musique a bel et bien de quoi provoquer de telles réactions, au même titre, je pense, d’ailleurs, que plein d’autres qui n’ont pas la chance d’avoir un tel accueil. Quant à savoir ce que moi, je peux apporter au groupe, à part mon réel enthousiasme et mon énergie de travail, je n’en ai réellement pas trop conscience…

Est-ce que tu vas occuper une place identique à celle d’Emmanuel Borghi ou ta propre personnalité va-t-elle être source de nouvelles couleurs musicales, notamment en interaction avec le vibraphone de Benoît Alziary ?

BR : Pour l’instant, les rôles n’ont pas vraiment évolué, je crois, par rapport à avant. Ce sera peut-être le cas plus tard, quand nous monterons de nouveaux morceaux. Je crois que Benoît, notamment, aurait envie de cette évolution, qui lui permettrait d’exploiter à fond les possibilités de son instrument.

Selon toi, et avec l’expérience de ces premières semaines, les «petits nouveaux» de Magma et l’énergie qu’ils peuvent insuffler contribueront-ils à une évolution de Magma et si oui, de quel ordre serait-elle ?

BR : Honnêtement, je ne peux pas savoir ce que Hervé Aknin et moi apportons ou pouvons apporter au groupe… Peut-être tout simplement le fait que nous arrivions avec un enthousiasme et une motivation flambant neufs, ce qui n’est sans doute pas négligeable pour un groupe qui va fêter ses quarante ans l’année prochaine !

Quel a été ton premier contact avec la musique de Magma ?

BR : Quand j’avais quatorze ans et que j’ai formé avec des amis mon premier groupe, Jean De Antoni, un guitariste qui avait joué à une époque dans Magma, et habitant dans ma région, venait nous faire travailler une fois par semaine. C’est à cette occasion que j’ai pour la première fois entendu parler du groupe. Mais c’est plus tard j’ai découvert les disques, et que j’ai notamment écouté «Üdü Wüdü» en boucle pendant un moment !

Avais-tu imaginé un jour faire partie de l’écurie Vander ?

BR : Non, pas vraiment, mais je côtoyais déjà certains membres de Magma, Benoît bien sûr, mais aussi notamment James Mac Gaw avec qui nous avions déjà en projet de collaborer (sur un groupe qui s’appelle N’Walk, avec les batteurs Philippe Gleizes et Daniel Jean d’Heur). Je joue également dans le quartet d’Eric Prost, saxophoniste qui a fait partie du Christian Vander Quartet.

Tu vas, de fait, être impliqué dans l’enregistrement du prochain disque de Magma, «Ëmëhntëht-Rê» qui est par ailleurs une composition aujourd’hui mythique du groupe. Sacré enjeu ou enjeu sacré ?

BR : Je ne crois pas être impliqué dans cet enregistrement, les parties de piano ayant déjà été enregistrées par Emmanuel Borghi avant son départ du groupe…

Ton parcours musical montre que tu n’as pas attendu ton entrée dans Magma pour exister en tant que musicien. Comment comptes-tu faire coexister tes différentes activités ?

BR : Il me semble que c’est tout simplement une question d’emploi du temps, qui va peut-être être un peu plus chargé qu’avant, mais en tous cas, il est certain que je ne compte pas renoncer à tout ce que j’avais déjà commencé à entreprendre, ou à tout ce qui n’est peut-être encore qu’à l’état de projet mais auquel je tiens déjà beaucoup quand même ! Il ne me semble pas impossible de mener tout ça de front. Même si j’aime beaucoup la musique de Magma, je n’ai pas envie de la pratiquer de manière exclusive, et je reste notamment très attaché à une musique acoustique, au piano acoustique. Je suis en fait plutôt néophyte dans l’électricité ! Et puis je suis aussi très attaché à l’improvisation, qui ne tient pas une grande place dans la musique de Magma.

Ton identité, jusqu’à présent, est celle d’un musicien de jazz. Et tu sais quelle importance revêt pour Christian Vander la musique de John Coltrane. On imagine volontiers que le saxophoniste compte aussi pour toi ?

BR : En effet, sa musique m’a beaucoup marqué. A vrai dire je l’ai écoutée énormément à une époque, et beaucoup moins souvent aujourd’hui, mais chaque fois que je remets un de ses disques, je suis estomaqué ! Il fait partie des musiciens (et même des artistes) auxquels je me réfère sans cesse, même sans y penser, c’est d’ailleurs le cas aussi d’Elvin Jones, dont les innovations rythmiques n’ont toujours pas finies d’être exploitées, étendues… A cet égard, il me semble que Christian est un des musiciens qui prolongent l’héritage d’Elvin, mais dans un sens très singulier.

Nous sommes fin mars 2008 et à ce jour, tu es monté une seule fois sur scène avec Magma, pour un concert à Grenoble. Quelles sont tes premières impressions ?

BR : Bon, comme j’ai un peu traîné à répondre à l’interview, nous sommes en réalité début juin, et j’ai déjà joué cinq fois avec Magma. Comme je l’ai dit plus haut, la musique de Magma est assez différente, notamment dans sa pratique, de celles dont j’avais jusqu’ici l’habitude. Par exemple, j’ai remarqué que la concentration qu’exige cette musique, bien qu’assez conséquente, est très ciblée. En gros, il y a un travail de mémoire, et une attention particulière à porter au rythme (c’est le moins qu’on puisse dire). Et du fait qu’elle soit ciblée, j’ai l’impression qu’on peut aller chercher plus loin dans ses réserves d’énergie : par exemple, jouer la musique de Magma pendant une heure est fatigant, on peut sortir de là en ayant l’impression d’être vidé, d’avoir tout donné, mais en fait on aurait peut-être pu jouer une heure de plus. Ca vient sans doute aussi de l’énergie que Christian lui-même insuffle durant tout le concert. Et puis après cinq concerts, on peut commencer à entrevoir les différentes sensations que peut procurer cette musique d’un concert à l’autre, ce qui fait par exemple qu’un concert est réussi, que cette musique «sonne» mieux ou moins bien d’un soir à l’autre. C’est quelque chose qui n’est pas si facile à imaginer lorsqu’on aborde une musique aussi différente de ce que l’on avait l’habitude de faire.

Je te soumets à un questionnaire piège… Peux-tu, avec le minimum de mots, nous faire le portrait des membres de Magma tel que tu les ressens aujourd’hui ?

BR : Bon, c’est effectivement une question piège, je ne crois pas que j’arriverai à y répondre en peu de mots… Alors je préfère m’abstenir…

Afin de mieux te connaître : quels sont tes musiciens préférés, tes influences (tous styles confondus) ?

BR : Ça change souvent… En ce moment j’aurais envie de citer Paul Bley, Bill Frisell, David Bowie, Jack Dejohnette, Craig Taborn, Bobo Stenson, Paul Motian, Ran Blake, J.S. Bach ou Gyorgy Ligeti… Je suis aussi passé par bien d’autres (que je ne renie absolument pas, mais qui occupent peut-être moins le premier plan aujourd’hui), comme : Bud Powell, Marc Ducret, Joe Lovano, Sonny Rollins, Keith Jarrett, Ornette Coleman, Weather Report, King Crimson, Wayne Shorter, Jim Black, Gerry Allen, Henry Threadgill, Joey Baron, Steve Lacy, les Beatles, Mc Coy Tyner, John Coltrane, Elvin Jones, Herbie Hancock, et évidemment beaucoup d’autres. Mais je ne crois pas qu’il soit abusif, bien qu’ils ne soient pas musiciens, de citer Proust, Dostoïevski, Nietzsche, Céline, Queneau… ou Kurosawa, Kubrick, Eisenstein, Fassbinder… parmi mes influences.

Quels sont tes disques de chevet ou pour l’île déserte ?

BR : Comme pour la question précédente, ça dépend de la date (voire de l’heure) de mon départ… Là, maintenant, j’emmènerais volontiers «Outside» de Bowie, «Hommage to Carla» de Paul Bley, «Where in the World» de Frisell (tiens, je vais me l’écouter dès maintenant d’ailleurs), «Atlantis de Shorter»… Mais de toutes façons, aujourd’hui, tout le monde a un iPod, on peut y mettre beaucoup plus de choses que ça, et ça tient moins de place, n’est-ce pas ?

Quelles sont les musiques actuelles qui t’intéressent ?

BR : Toutes les musiques sont susceptibles de m’intéresser, donc je préfère ne pas citer un genre musical précis, même s’il est vrai que c’est dans le jazz que j’ai le plus souvent trouvé de choses qui me plaisaient. Je crois qu’une constante dans les musiques qui me touchent est qu’elles sont jouées par des «musiciens traditionnels», ou par des musiciens qui «jouent comme des musiciens traditionnels». C’est peut-être à cette condition que les musiciens peuvent «transgresser les règles», puisque justement, elles ne se présentent pas comme telles à leurs yeux. Christian Vander fait par exemple partie, à mon sens, de ces musiciens.

Propos recueillis le 17 juin. Un grand merci une fois de plus à Bruno Ruder pour le temps consacré à me répondre et pour sa grande gentillesse.

PS : le titre de cette note est directement issu de l'interview d'Hervé Aknin. Je n'ai pas hésité un seul instant avant d'adopter cette belle formule !

© Maître Chronique 2008 :
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dimanche 15 juin 2008

La fête des paires

Je crois bien qu’il me faudra prochainement attaquer la rédaction des premiers épisodes des «Thrombochroniques» que j’ai en tête depuis pas mal de temps. Certes, mes lecteurs les plus assidus remarqueront, avec raison, qu’ils attendent toujours le quatrième et dernier volet des «Pieds nickelés électroniques», longue saga appartenant, elle, à ce vaste ensemble que j’ai créé et réuni sous le vocable de «Stimulochroniques». Cette dernière partie est partiellement rédigée, mais… allez savoir pourquoi, je la laisse dormir pour l’instant, lui accordant un repos bien mérité. Elle verra le jour prochainement, c’est plus que probable…

En réalité, les «Thrombochroniques» devraient raconter de vieilles aventures, les premières n’étant pas loin de fêter leur trentième anniversaire… ce qui me conduit, par esprit de contradiction, à commencer par la fin et vous suggérer de prêter un minimum d’attention au fait qu’il m’a fallu, pas plus tard qu’hier matin, me procurer en pharmacie, trois paires de chaussettes, ou plus exactement, de bas de contention.

Mais je souhaite être précis dans mon récit et ne pas oublier que ces précieux bas me furent prescrits quelques minutes plus tôt par une angiologue… Non, soyons rigoureux : si je porte aujourd’hui ces «choses» solidement arrimées à mes mollets musclés par de longues heures de marche, c’est aussi et surtout parce que ma généraliste, alertée deux jours plus tôt par un œdème qui pouvait révéler une défaillance dans la bonne santé de mes jambes, décida derechef de m’expédier chez un spécialiste… Ah, et puis non : j’oublie l’essentiel ! Ma visite chez le médecin fut provoquée par la nécessité de lui montrer quelques blessures récentes, conséquences d’une chute qui scella le sort de mon jean préféré et ensanglanta mon genou, comme ça, dans la rue, sous l’œil indifférent de quelques congénères visiblement pressés et peu soucieux du devenir de l’un des leurs, ayant lamentablement échoué dans une tentative de vol plané urbain et qui avait fini sa course dans un roulé-boulé du meilleur effet. Pourtant, j’avais conjugué bien des efforts pour ne pas me ratatiner comme le dernier des ivrognes – auquel les dits congénères avaient probablement dû m’assimiler, j’explique ainsi leur totale indifférence ! Patatras, j’ai raté mon coup et la chute fut finalement rude, pas assez toutefois, on l’aura compris, pour susciter ce minimum de compassion que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de civisme. M’en fous, le prochain qui tombe, je le regarde, je le nargue et je laisse sur le bas-côté, chacun son tour…

Voilà pour la chute. Bobos, saignements, cicatrices, chevilles qui tendent malicieusement à un gonflement suspect, interrogation de mon médecin qui, malgré un lumbago provoqué par un éternuement trop violemment retenu, sut me diriger vers celle qui avait en mains les clés de mon pauvre destin. Une angiologue.

Les angiologues, j’ai tendance à m’en méfier un peu. La dernière que j’ai consultée, c’était il y a plus de vingt ans, m’avait soumis un diagnostic tellement erroné que j’avais dû retourner quelques heures à l’hôpital pour infirmer ses conclusions (et me faire injecter par les pieds je ne sais combien de litres d’un mystérieux liquide qui vous chauffe de l’intérieur, on appelle cet examen une phlébographie… mais bon, on verra plus tard, je vous raconterai) et diagnostiquer moi-même une certaine incompétence chez cette charmante dame qui, allez savoir pourquoi, continue d’avoir ici pignon sur rue. La médecine a ses mystères que la raison ignore parfois. Le portefeuille jamais !

Alors, hier forcément, j’étais tout de même habité par un soupçon de doute en entrant chez celle qui avait en charge la difficile mission de me dire où en était mon réseau veineux, après vingt-neuf ans de lente destruction.

Je passe sur les couleurs du cabinet : tout en bleu blanc et rouge. C’est amusant, on a l’impression de défiler sur sa chaise. Manque plus que la fanfare.

J’oublie le look de la dame, sorte de croisement pas forcément réussi entre une prof de maths à quelques années de la retraite et l’une de ces mamans bénévoles enseignant la catéchèse à l’école primaire. Gentille la dame, hein, je ne dis pas le contraire. Très gentille même, attentive et sereine.

Je fais abstraction de la surprise qui fut la mienne en voyant cette spécialiste extirper de son tiroir une fiche cartonnée qu’elle se mit à remplir consciencieusement à la main, avec un vrai stylo, tout en me posant les questions rituelles : nom , prénom, âge, profession, adresse… Moi, j’attendais un acte hyper technologique du début à la fin, avec saisie des informations dans une base de données méthodiquement sauvegardée, j’imaginais l’angiologue les yeux rivés sur un écran plat, écoutant d’une oreille distraite mes propos pendant qu’elle tapait à deux doigts sur un clavier sans fil. Vous avez remarqué : les médecins, maintenant, on a l’impression qu’ils ne vous voient même plus. Leur logiciel doit être bien compliqué pour qu’ils en oublient à ce point le patient qui est assis juste à côté d’eux. Ben non, elle, elle vous écoute, elle écrit tranquillement, comme au bon vieux temps. C’est bien, ça me plaît…

Le problème, c’est qu’il a fallu que je lui raconte toute l’histoire, depuis les premiers malaises en 1979, les chutes de tension, la fièvre , les douleurs, l’hospitalisation pendant deux mois, le premier diagnostic de leucémie foudroyante, le contre diagnostic ayant permis de mettre à jour une «thrombo-phlébite ilio-fémorale bilatérale des membres inférieurs et de cause indéterminée». J’ai dû poursuivre, raconter le pace maker, la bradycardie sinusale etc etc. Je suis habitué à cet exercice de synthèse mais à force, j’ai l’impression de me répéter, je cherche à chaque fois une anecdote nouvelle, du genre de celle où, au jour de mon entrée à l’hôpital il y a 29 ans maintenant, une infirmière avait demandé à la future Madame Maître Chronique qui j’étais pour elle et qui, sachant que j’étais en possession du titre officiel de fiancé, s’était vu répondre que l’histoire n’irait pas plus loin pour elle. Et quelques secondes plus tard, après un premier examen radiologique, elle poussa le brancard dans le couloir et hurla : «Enlevez-moi ça ! ». Merci pour l’accueil, je sais bien que nous étions un premier mai, mais tout de même, pourquoi tant de haine ?

Je n’évoque pas pour l’instant la montagne de paires de chaussettes qui encombrait le bureau de la dame hier matin : une livraison soudaine ? un arrivage inopiné ? Pas moyen de savoir, mais spectacle amusant néanmoins qui me laissait présager une possible intimité avec ces parements multicolores (oui, parce que de nos jours, le bas de contention a pris des couleurs, finie la teinte chair et le matériau caoutchouté qui vous cisaille le creux poplité des genoux. Aujourd’hui, on fait mode, y a des rayures, du fil d’Ecosse, du coton, ça rigole pas).

Ah, si j’avais le temps, je vous raconterais bien, une fois de plus, les mésaventures m’opposant au gel que ces sacrés fichus de médecins vous badigeonnent sur tout le corps pour mieux voir ce qui se passe à l’intérieur. A chaque fois, c’est la même chose, ça coule partout, surtout sur la chemise Lacroix toute propre et vous avez beau vider la moitié du paquet de mouchoirs en papier qu’on vous tend pour vous essuyer, y a rien à faire ! Il en reste toujours et vous le découvrez pile poil au moment où vous rhabillez. C’est fichu, ça va coller jusqu’au soir…

Tout cela pour dire qu’après un minutieux examen au cours duquel j’appris non sans satisfaction que bon nombre de mes veines s’étaient en partie re-perméabilisées et que mon assiduité à marcher quotidiennement entre cinq et dix kilomètres avait été du meilleur effet sur leur bonne santé, je serais néanmoins fort bien inspiré d’accepter de porter désormais ces fameux «bas de contention» dont j’avais abandonné l’usage depuis cet été de 1985 où, n’y tenant plus alors que je randonnais en famille quelque part du côté des Ménuires, j’avais jeté par dessus bord ces instruments de torture qui me faisaient souffrir inconsidérément dès lors que la température ambiante excédait 20 degrés Celsius. J’avais au moins cette chance d’être lorrain et de ne pas connaître si souvent de telles conditions climatiques, qui s’apparentent ici à une forme larvée de canicule.

Bon, ben, OK, fais voir les modèles m’dame ! Je veux bien en acheter, mais pas des trucs de vieux en caoutchouc qui puent au bout d’une demi-heure. «Meuh nan, vous n’y pensez pas mon bon monsieur, c’est fini ce temps-là ! Regardez comme elles sont belles mes chaussettes ! Elles sont pas magnifiques mes chaussettes ? Y en a des noires, des grises, des rayées, avec des motifs, c’est-y pas beau tout ça ?» Euh, oui, d’accord, on dirait que c’est moins pire qu’avant, mais bon, faut quand même être motivé pour enfiler ces trucs qui vont vous comprimer les mollets du matin au soir, au nom de je ne sais quel principe de précaution. C’est bien parce que j’ai pris de bonnes résolutions parce que sinon, vos bas de machin, là, je crois que vous pourriez les garder !

«Allez, je vous prescris trois paires tout de suite, et c’est à renouveler une fois !» Ah ouais, quand même, ça nous en fait six par an en moyenne, à ce train-là, j’en aurai bientôt plus que des chemises Lacroix (dont le stock actuel est de 9, je tiens à la rappeler, et qu’il me serait agréable d’élever au niveau suivant, parce que 10 est un joli chiffre et que le temps des soldes approche).

75 € et 60 centimes plus tard (pas mal, pour une petite demi-heure, non, vous ne trouvez pas ?), je partis en quête des paires magiques et me rendit chez mon pharmacien, charmant jeune homme qui me conduisit dans son arrière-boutique afin de prendre la mesure de mes mollets galbés. 37 centimètres au plus large, moi je trouve que c’est pas mal… Et ça nous fait, je pose 3 je retiens 8, alors… 28 € l’unité mais avec votre mutuelle, il reste 5,90 € à votre charge donc ça nous fait… euh, ben, 17 € et 70 centimes, c’est donné.

Voilà, je me demandais pourquoi depuis quelque temps il était question ici et là de «fête des paires», il paraît même que c’est aujourd’hui. J’ai compris.

jeudi 5 juin 2008

Dérèglements

Je crois que je commence à en avoir assez de toutes ces futilités dont on nous rebat les oreilles à longueur de journée, quel que soit le vecteur de ces informations non essentielles, radio, télévision, journaux, etc. Le choix ne manque pas, en effet : dérèglements climatiques à répétition, raréfaction des matières premières, famines dont les effets sont démultipliés par les coups de boutoir d’une spéculation honteuse et méprisante, fractures sociales perceptibles à l’échelle de chaque pays comme au plan mondial, modèles de société inégalitaires portés haut et fort tels des étendards par les vainqueurs du moment, inconséquence des pouvoirs politiques occidentaux prisonniers de leur logique électorale qui veut qu’on n’ait peu de chances de renouveler son mandat dès lors qu’on ne promet pas des lendemains qui chantent, fût-ce au seul profit de quelques privilégiés convoqués sur des yachts amis, violences, guerres, régressions, résurgence des vieux démons religieux avec ou sans barbe moyenâgeuse, … Arrêtons-là l’énumération, elle suffit à nous rappeler que notre bonne vieille Terre vit sous le régime de la loi du plus fort et continue à pleurer une misère qui se généralise pendant qu’une infime minorité insouciante et sans valeurs se vautre dans le luxe.

J’aimerais, pour une fois, m’attarder durant quelques lignes concises – on me reconnaît facilement ainsi présenté – sur un sujet essentiel dont il me semble bien que ma chère et néanmoins fragolienne descendance l’a tout récemment évoqué sur son propre espace… J’ai longtemps hésité à en parler tant il est vrai qu’il n’est pas aisé de traduire en mots la honte qui peut me gagner à trop m’acharner sur les vicissitudes de mes contemporains, dont je finis par me demander s’ils sont vraiment mes congénères.

Pourtant, tout était méthodiquement planifié. Aucune erreur n’était possible et Madame Maître Chronique se faisait, tout comme moi, une joie de voir l’excellent film «Française» dans lequel la jeune Hafsia Herzi prouve, après sa belle prestation dans «La Graine et le Mulet», qu’elle est à vingt ans une actrice avec laquelle il va falloir compter dans les années à venir. Nous avions opté pour notre cinéma chéri, dit «d’art et d’essai», où les bouffeurs de pop corn sont proscrits et les zappeurs de générique de fin aussi rares que les doigts d’une main. Conscients qu’une séance à 20 heures un dimanche soir devait nous valoir une assistance plutôt maigrichonne, nous pourléchions depuis quelques heures nos babines cinéphiles à l’idée de passer quatre-vingt-dix minutes quelque part entre France et Maroc, dans la sérénité d’un velours rouge (celui des fauteuils… quoiqu’à bien y réfléchir, la matière soit probablement synthétique) et d’une pierre de roche noire (celle du plafond et des murs), grâce à ce beau film de Souad El-Bouhati.

Qu’on se rassure : notre stratagème était parfaitement au point et le film est remarquable. Qu’on se le dise et qu’on me permette de vous recommander d’aller le voir les yeux fermés, même si je crains que mon conseil suivi de trop près pourrait risquer de vous priver de ses charmes. C’est une image ! Mais il y eut ce grain de sable, terrible, celui qu’on redoute toujours inconsciemment et qui s’est abattu sur nous telle une pluie d’orage de fin d’été en Lorraine (l’été correspondant ici à une assez brève période comprise entre la fin du mois de juillet et le début du mois d’août). Tout s’était pourtant déroulé selon la stricte logique imposée par notre plan : une petite douzaine de spectateurs attentifs, chacun choisissant son rang, le plus isolé possible des voisins immédiats, quand elle sont entrées dans la salle. Tout était parfaitement en place, sauf que…

Allez savoir pourquoi, je me plais à imaginer qu’elles ont dû subir une irrépressible aimantation, devinant peut-être la présence de Maître Chronique – pourtant, j’étais là, incognito, arborant un immonde t-shirt publicitaire fabriqué aux Philippines aux couleurs lie-de-vin d’une officine de prospection téléphonique locale, mettant ainsi de mon côté toutes les chances de n’être point identifié, moi qu’on aborde d’habitude dans la rue pour me congratuler d’arborer de belles chemises signées Christian Lacroix (à ce sujet, mon petit Christian, j’attends toujours ta livraison, toi qui as bénéficié de ma part d’une campagne de publicité qui ne t’a pas coûté un seul centime) – les conduisant à s’installer tout près de nous pendant que ma fille et son compagnon, mus par une intuition que je ne tardai pas à leur jalouser, se déplaçaient de quelques rangs pour gagner le fond de la salle et s’isoler, tels des adolescents post-pubères qu’ils ne sont pourtant plus depuis des lustres, allez donc savoir pourquoi ces trois dames cumulant probablement plus de deux siècles de vie, ont décidé de devenir nos voisines de salle obscure et, ce faisant, de nous pourrir méthodiquement une soirée à laquelle elles n’auraient jamais dû participer.

Madame Maître Chronique, sentant ce mauvais vent souffler sur nous, entreprit une manœuvre supposée provoquer l’inquiétude – et donc le départ immédiat – de cet échantillon de maison de retraite, avec la complicité de Mad Jazz Girl pour une fois abandonnée par son compagnon de saxophoniste (avis aux non initiés, j’évoque ici mon fils). Tranquillement assis dans mon fauteuil, j’étais contraint d’assister en un silence un peu gêné à un drôle de spectacle où mes deux voisines d’infortune en étaient réduites à simuler une étrange bataille d’indiens et de cow-boys, singeant de la main l’exécution sommaire des spectateurs du fond de la salle, à grand renfort de bruits supposés imiter les coups de feu produits par leurs pistolets imaginaires ou leurs projectiles explosifs.

Rien n’y fit : les trois mamys ne bougèrent pas d’un poil et commencèrent à se concentrer sur ce qui fut leur drôle de manière de regarder un film et, pour nous, un supplice : en parlant tout le temps, sans prendre la moindre pause, un flot ininterrompu de paroles inutiles ! Comme si les moments de silence étaient d’un poids insupportable, pour combler je ne sais quel vide. Là, je peux vous dire que nos nerfs furent mis à rude épreuve… Tout y est passé : «Et la coiffure, et je te parie que c’est le passeport, et pourquoi elle s’est coupé les cheveux, et là c’est qui c’est sa mère ? ah qu’est-ce qu’il est dur avec elle son père ! c’est quoi le livre qu’elle lit ?» Un véritable déferlement, nos oies cacardeuses – surtout celle du milieu, la petite, là, toute frisée à l’air stupide, nichée entre les nichons de ses deux copines – n’ont pas cessé de commenter. Pourtant, nous avons tout essayé : le chut agacé, la remarque polie du genre : «Est-ce que vous pourriez vous taire, mesdames, s’il vous plaît ?», les coups de semonce plus brutaux : «Mais elles vont la fermer, les trois là !», les regards menaçants, les commentaires assassins lorsqu’il était écrit sur l’écran «Dix ans plus tard», quelque chose comme : «Ouais ben dans dix ans, j’espère qu’elles seront plus là pour faire du bruit avec leur bouche !».

Echec total, sur toute la ligne. Drapeau blanc, je me rends ! C’est vous qui êtes les plus fortes, je rends les armes. D’ailleurs, les trois papoteuses, elles ne se sont pas interrompues, elles ont continué leurs bavardages stupides en quittant la salle, même qu’elles commençaient à faire bouchon dans le couloir parce que, forcément, il fallait en plus qu’elles causent de front, sur toute leur largeur et croyez-moi, le corridor de sortie n’est pas si étroit que ça. Toutes prises à leur conversation, sous les regards amusés des autres spectateurs et même de l’ouvreuse qui avaient eu tout autant de mal que nous à les supporter, les voilà qui se sont dirigées vers une autre salle, pensant peut-être faire subir à d’autres leur supplice vocal. Mais non, rien qu’une erreur, elles ont fait demi-tour pour rester tout près de nous sur le trottoir. Et vous savez quoi : ben les petites dames étaient un brin agacées d’avoir dû subir les remontrances de leurs voisins ! Véridique ! Elles venaient d’emmerder tout le monde pendant une heure et demie et, en plus, elles n’étaient pas contentes d’avoir suscité agacement et remarques désagréables.

Alors Madame Maître Chronique, Mad Jazz Girl et moi-même, après avoir dit au revoir à monsieur et madame Fraise, qui poussent le vice jusqu’à habiter à quelques encablures de notre cinéma préféré, avons choisi de presser le pas afin de distancer ces trois nuisibles qui prenaient la même direction que nous.

Encore un peu et elles seraient montées dans notre Navette Spatiale. C’est pas normal des gens comme ça, je me demande si le climat est le seul à avoir subi des dérèglements ces derniers temps.

De toutes façons, je le sais depuis longtemps… Voilà des années que ma conviction est faite : ils sont là, ils me poursuivent. Même déguisés en vieilles chipies, je sais qu’ils guettent et attendent leur heure. Mais je saurai lutter, fièrement,jusqu’au bout, je vendrai chèrement ma peau...

mercredi 28 mai 2008

Longueurs pas monotones

Donner du temps au temps… Prendre son temps… Le temps de respirer… Contempler, écouter, attendre… Notre époque accélère, on passe d’un continent à l’autre en quelques heures, on veut manger des fraises au mois de décembre. Il n’est plus temps de penser, il faut passer à autre chose, ne pas s’arrêter. On prend, on jette. Pour être de son temps…

Et pourtant, quoi de plus précieux que le temps ? Quoi de plus enrichissant que l’écoute, l’observation ou la patience ? Illustration par quelques exemples...

J’assistais hier soir à une conférence sur le thème de l’indépendance de l’Europe au moment où l’on évoque son retour au sein du gendarme des nations, le Commandement Militaire Intégré de l’OTAN. Ce débat, organisé à l’initiative du journal «Marianne» donnait la paroles à trois contradicteurs : Nicolas Dupont-Aignant, Pierre Moscovici et Jean-François Khan, sous la direction du rédacteur en chef du journal, Laurent Neumann. Une salle pleine, un public attentif et une organisation à des années-lumière de toutes les agitations télévisées où l’on voit avant tout le journaliste se mettre lui-même en scène et consacrer l’essentiel de son énergie à ne pas écouter ses invités chronométrés et à les forcer à dire en deux phrases ce qui, le plus souvent, mériterait de longs développements. Hier soir, point de bousculade dans les propos échangés, mais une organisation méthodique consistant à donner dans un premier temps la parole à chacun des trois invités pour une vingtaine de minutes. Soit l’équivalent d’un siècle télévisé ! On parle, on argumente, on attend et lorsque vient le moment de prendre la parole, on le fait calmement, sans invectiver l’autre. Les idées fusent, elles ne concordent pas toujours, se rejoignent, s’éloignent, mais elles atteignent un objectif essentiel : elles donnent à réfléchir. Le public lui-même est invité à participer en dernier ressort à cet échange fructueux à travers une série de questions. À l’exception d’une prise de parole totalement hors sujet – un spectateur étant venu là pour exprimer un poujadisme bien franchouillard façon «Les auditeurs ont la parole» – les volontaires ont eu, eux aussi, le temps de s’exprimer, au risque parfois de s’embrouiller dans un questionnement confus. La faute au trac peut-être. Au temps lui-même aussi, qu’on ne nous accorde que rarement et qu’il faut apprendre à maîtriser, ce qui ne s’apprend pas forcément en quelques minutes.

Le même journal nous apprend que le temps est la condition du succès. Mais pas le temps qui s’étire ni même celui que nous consacrons à travailler. Non, un temps calculé, formaté, calibré en vertu de je ne sais quels calculs stupides qui aboutissent à la conclusion qu’une chanson doit durer exactement 2 minutes et 42 secondes pour multiplier les chances de rencontrer le plus grand succès. C’est en tout cas la thèse d’un journaliste américain du Morning News, Joshua Allen ! Ce dernier propose sur son site (www.2m42s.muxtape.com) une sélection de 12 titres – que je vous laisse découvrir - dont la durée est exactement de 2 minutes et 42 secondes et qu’il considère comme un argument imparable pour étayer sa thèse redoutable. Avec un slogan «Anything else is just a goddamn waste of time» qui en dit long sur l’intérêt de l’auteur pour toute forme de création artistique qui oserait sortir de ces sentiers chronologiques bien battus… Vision déprimante à laquelle j’oppose les interminables chorus de John Coltrane, tout particulièrement ceux du Japon de 1966 lorsque le saxophoniste étirait sur près d’une heure des thèmes originellement courts comme «My Favorite Things» ou «Afro Blue». Ridicule comptabilité que je fracasse sur l’autel magmaïen des longues chevauchées orchestrales de «Köhntarkösz». Appel éhonté à l’absence d’audace que je désosse à grands coups de «Bye Bye Blckbird» ou «Billie’s Bounce» interprété en 1963 par Albert Ayler et ses stridences tellement vivifiantes. Méthode inique qui trouve une réponse cinglante lors des «Sacrifices» d’Henri Texier, qui laisse crier sa musique bien au-delà des délais réglementaires. Et je pourrais multiplier ainsi les exemples du talent, voire du génie, qui a certainement lui aussi buté sur cette frontière du temps mais qui, année après année, affirme fièrement qu’il est… intemporel. Peut-être ce journaliste ne nous soumet-il en réalité qu’une vaste plaisanterie, mais dans ce cas, est-elle si éloignée des formatages qui sont le quotidien des émissions à succès ? A-t-on, aujourd’hui, le droit de prendre son temps ? Le temps est-il devenu si cher pour nos experts économiques et autres décideurs qu’il faille, à tout prix, le compresser afin qu’il finisse par ne plus exister ?

Tiens, même mon traitement de texte s’y met ! Pourtant, je lui ai offert un joli écrin, un petit ordinateur tout blanc qui me préserve des virus et autres «bugs» qui envahissent nos univers en passant à travers les Fenêtres. Une machine apaisante, elle… Et pourtant, ce cuistre de logiciel s’acharne à souligner la quasi totalité de mon texte au moyen de longues vagues vertes, pour de sombres et très irritantes raisons : le voilà, l’autre soir, qui m’explique que mes phrases sont trop longues ! Mais trop longues pour qui, nom d’un chien ? Pour mes lecteurs ? Mais ça les regarde, mes lecteurs, de savoir s’ils ont envie de lire de longues phrases, avec des virgules, des points-virgules, des parenthèses s’il le faut, des exclamations, des interrogations, des citations parfois, tout ce que j’ai rassemblé comme journal extime d'un écriveur, parenthèses volontairement digressives, insinuations musicales récursives, dérapages syntaxiques quelquefois contrôlés, souvenirs à résurgence aléatoire, soubresauts écrits divagatoires d'un pace moqueur... et autres obsessions textuelles. Et dont la définition n’est jamais terminée, toujours susceptible de poursuivre son chemin (j’arrêterai lorsque l’en-tête de ce blog occupera tout l’écran de mon ordinateur…). Il est donc évident que ce formatage du temps contamine jusqu’à l’expression même de nos idées et gagne petit à petit notre pensée. Pourquoi écrire long quand tous les modèles qu’on nous impose doivent faire court ? Ce qui, on le devinera, a le don de m’exaspérer… et de m’amuser aussi, car le logiciel est doté d’une étrange fonction dite de synthèse automatique qui présente cette caractéristique réjouissante de faire absolument n’importe quoi ! Au nom d’une prétendue analyse et d’un possible résumé, voilà que ma page est subitement gagnée d’un surlignage anarchique, façon Stabilo jaune – dont il est possible de régler soi-même les paramètres quantitatifs ; juste pour voir le résultat, je me suis risqué à le défier de synthétiser mon texte à 25 % - qui ne veut absolument rien dire alors qu’il est supposé permettre au lecteur de ne pas gaspiller son précieux temps à me lire intégralement.

Ah le temps si précieux. Voilà qui me fait penser à tous ces congénères au regard fuyant qui, voyant une file d’attente – au cinéma, chez mon maraîcher, ou dans tout autre occasion d’un rassemblement de bipèdes – font semblant de regarder ailleurs et omettent de se ranger à la suite des quelques crétins de mon espèce qui, bêtement, ont choisi d’attendre leur tour. Juste pour resquiller et nous faire comprendre que leur temps est beaucoup plus précieux que le mien.

Mais je m’en fiche ! J’ai tout mon temps, même si je sais qu’il m’est compté (je vous épargnerai ma théorie du double-décimètre, expliquée ici-même voici quelques semaines). Et je m’aperçois qu’à elle seule, la discographie de John Coltrane, que je me flatte de posséder dans sa quasi totalité, représente un nombre d’heures d’écoute tellement ahurissant qu’il vaut mieux éviter de se poser la question de sa compatibilité avec la terrible thèse du Morning News. Parce que le pauvre John serait bien mal barré de nos jours.

J’ai choisi mon camp, c’est à vous de jouer maintenant ! Mais faites vite, je suis certain que vous êtes pressés…

mardi 20 mai 2008

Le polyglotte de l'imaginaire

Il a dû tout récemment prendre une décision importante : remplacer au plus vite Antoine Paganotti en tant que chanteur de Magma. C'était au mois de février, alors que des concerts étaient programmés, dont le premier à Grenoble au mois de mars. Hervé Aknin s’est prêté au jeu des questions-réponses et nous propose de mieux faire connaissance avec lui. Portrait d’un artiste humble et attachant… et un grand merci à lui pour le temps qu’il a bien voulu consacrer à cette interview.


Hervé, peux-tu, en quelques lignes, nous dire d’où tu viens, quelle est ta formation musicale et quel a été ton parcours artistique avant d’intégrer Magma ?

HA : Je me présente donc : je m’appelle Hervé Aknin, je suis né le 15 juin 1961 à Constantine (Algérie), je vis dans le Sud de la France à Montpellier. Mon parcours musical est assez chaotique : j’ai commencé par apprendre les rudiments de la guitare à 17 ans et dès que j’ai été capable de jouer trois accords, j’ai "composé" mes premières chansons avec la collaboration de mon frère aîné Patrick qui écrivait les paroles.
La musique est arrivée tard chez moi ! Je devais avoir 14-15 ans quand j’ai entendu pour la première fois les sons de guitares saturées de Deep Purple, Led Zeppelin, Queen, etc. Avant, ça dépassait rarement Guy Lux et la famille Carpentier ! Et puis le miracle s’est accompli quand mon frangin a eu assez de thunes pour s’acheter une "chaîne stéréo" !
Et là, tous les groupes métalliques de l’époque sont passés ! Petit à petit, je me suis dirigé vers les musiques dites "progressives" : Yes, Genesis etc., puis le jazz rock de Return to Forever, Mahavishnu Orchestra, Zappa. Je me suis dirigé tranquillement vers les musiques funky par l’intermédiaire de Al Jarreau et Earth Wind & Fire et j’ai découvert Magma !!!... et le jazz ! Sans Magma, je n’aurais peut-être jamais écouté de jazz, et je serais passé à côté de Coltrane, de Miles, d’Art Blakey.
J’ai chanté dans pas mal de groupes de rock progressif de la région montpelliéraine au tout début des années 80 : Gandalf, Futuo etc., j’ai commencé à travailler ma voix vers 85-86 avec un professeur particulier : M. Claude Verhagen, puis j’ai décidé de "tenter" le conservatoire – ce n’est pas forcément la meilleure idée que j’ai eue ! – j’y suis resté deux ans et j’ai continué ma formation avec des professeurs prestigieux tels que Jean Pierre Blivet (professeur de Nathalie Dessay, s’il vous plaît) et Yva Barthelemy. Finalement, après bien des années d’errance, je suis retourné vers mon premier professeur M. Verhagen à qui je dois tout ! Parallèlement à tout cela, j’ai chanté dans diverses formations jazz.
Dans les années 90, j’ai participé à la création du groupe vocal "Les Grandes Gueules", j’ai rejoint le Groupe classico-comique "Le Quintet de l’Art", enregistré un disque a cappella avec "Les Fêlés du Vocal".
Et en 2002, nous avons créé, Odile Fargère et moi-même, "Elull Noomi", un groupe vocal a cappella. Le répertoire est fait de compositions à moi, chantées dans une langue imaginaire, inventée par Odile. Nous avons sorti notre premier album en 2007 sur le label Ex-tension Records de Stella et Francis Linon, et Antoine Paganotti nous a rejoints en 2004.

Ton arrivée au sein de Magma s’est opérée dans un contexte marqué par une certaine urgence compte tenu du départ précipité de trois des membres du groupe qu’il fallait remplacer très vite. As-tu hésité lorsque tu as été sollicité, étant donné qu’il s’agissait de remplacer au plus vite Antoine Paganotti, voix de Magma depuis 10 ans et qui avait fini par devenir une composante essentielle du groupe ?

HA : Alors c’est vrai que j’ai hésité ! La première raison est que j’avais du mal à croire que ça m’arrivait vraiment. Quand Stella m’a appelé courant février pour me proposer de participer à cette aventure, j’ai bien mis 45 minutes à retrouver mon souffle après avoir raccroché ! Ensuite, bien sûr il y avait Antoine. Il était important pour moi de savoir comment il vivait tout ça, et surtout s’il existait une chance pour qu’il revienne sur sa décision. Je l’ai appelé et nous avons longuement parlé de cette situation étrange. Finalement, il m’a dit que je n’avais aucune raison de refuser. Le lendemain, j’ai rappelé Stella, et voilà…

Que penses-tu pouvoir, à terme, apporter au groupe et que penses-tu que le groupe pourra t’apporter ?

HA : Pfffiouuuu ! Ce que je peux apporter ? Franchement je ne sais pas ! Pour l’instant j’agis, je ferai un bilan plus tard. Le son sera forcément différent puisque je n’ai ni la voix de Klaus, ni celle d’Antoine. En même temps, il m’appartient de faire le maximum pour que le son reste celui de Magma. Donc, pour l’instant je dirais que je peux apporter ma bonne volonté, tout mon amour pour cette Musique et ma disponibilité. Pour le reste, on verra plus tard.
Ce que Magma peut m’apporter ? J’ai la chance de chanter avec des musiciens exceptionnels. La liste serait trop longue !

Est-ce que tu vas occuper une place identique à celle d’Antoine Paganotti ou bien Magma (qui compte actuellement une voix en moins puisqu’Himiko Paganotti n’a pas été remplacée) va-t-il déployer autrement son chant ?

HA : Dans un premier temps, il a fallu parer au plus pressé. J’ai été contacté courant février et il fallait être prêt fin mars pour le festival de Jazz de Grenoble ! Ma voix est donc pour l’instant une sorte de mix entre celle d’Antoine et celle d’Himiko, l’important étant de trouver l’homogénéité entre Stella, Isabelle et moi pour que la musique de Christian sonne. Au final, c’est la seule chose qui importe. Il a été question qu’une chanteuse intègre le groupe, mais je ne sais pas ou ça en est.

Selon toi, et avec l’expérience de ces premières semaines, les "petits nouveaux" de Magma – la seconde arrivée dans le groupe étant celle du pianiste Bruno Ruder à la place d’Emmanuel Borghi – peuvent-ils contribuer à une évolution de Magma et si oui, de quel ordre serait-elle ?

HA : Pas facile comme question ! Je serais tenté de répondre comme à la question concernant ce que l’on peut apporter à Magma : on verra plus tard. En fait, il faudrait poser la question à Christian puisqu’au final, c’est lui le compositeur. Que peut bien lui inspirer tout ceci ?
Bruno est un rythmicien fou ! Il travaille sur des équivalences que je n’imaginais même pas. Il faut que je m’accroche comme un malade pour tout piger et je suis bien content parce que je ne sais pas si cela va faire évoluer Magma, mais c’est certain : ça va me faire évoluer moi !

Quel a été ton premier contact avec la musique de Magma ?

HA : Mon premier contact décisif avec la musique de Magma a eu lieu en 1979. Je travaillais dans une fabrique de meubles à Lunel, petite ville du sud de la France, j’avais 18 ans. J’ai rencontré dans cette usine un fan de Magma. Il était musicien, bassiste. Il avait fait partie d’un groupe qui à l’époque était l’équivalent des Beatles à Lunel ! Ce groupe s’appelait Zakmoon, et lui s’appelle Jean-Charles Matta. Il m’a d’abord fait écouter le Live à la Taverne. Et paf ! La claque ! Je n’avais jamais entendu une telle musique auparavant ! Des sonorités incroyables, intemporelles. Et le rythme ! C’est simple, quand je mettais – et c’est toujours d’actualité – un disque de Magma, je ne pouvais rien écouter d’autre derrière, à part un autre disque de Magma bien sûr…

Avais-tu imaginé un jour faire partie de l’écurie Vander ?

HA : J’en ai rêvé ! Mais c’était plus un fantasme qu’un but. Je me souviens que vers mes 20 ans, j’ai dit pour rire : « Je suis Le chanteur de Magma ! C’est juste que pour l’instant "ils" ne le savent pas ! »... Et voilà qu’une bonne vingtaine d’années plus tard, Stella m’appelle ! C’est pas complètement dingue, ça ?

Tu vas, de fait, participer à l’enregistrement du prochain disque de Magma, "Ëmëhntëht-Rê" qui est par ailleurs une composition aujourd’hui mythique du groupe. Sacré enjeu ou enjeu sacré ?

HA : Déjà, je trouve incroyable de dire que je chante dans Magma ! Quand je rencontre quelqu’un que je n’ai pas vu depuis quelque temps et qu’il me demande : « Alors ? tu fais quoi en ce moment ? » et que je lui annonce la bonne nouvelle, j’en reviens pas que ces mots sortent de ma bouche : « Je chante dans Magma »… Alors voir mon nom sur une pochette de CD…

Tu es l’une des deux têtes du sextette vocal Ellul Noomi (1), dont Antoine Paganotti est membre. Voilà une situation atypique, pas forcément simple à gérer. Vas-tu maintenir la coexistence de ces deux formations ?

HA : Ce n’est pas simple à gérer mais pas impossible non plus ! Et le fait que je chante dans Magma ne remet absolument pas en cause l’existence d’Elull Noomi. D’ailleurs je me suis remis à composer ! Elull Noomi est très important pour moi. Et sans cette expérience, je n’aurais peut-être jamais rencontré Stella, Francis, Christian, Antoine et toute l’équipe. On a envie de créer, de jouer et une formidable envie d’avancer !

Dans Elull Noomi, tu chantes une langue inventée (l’Elull Noomi justement), et dans Magma aussi (le kobaïen). Te voici de fait un véritable polyglotte de l’imaginaire !!! Quelles sont, selon toi, les différences essentielles entre les deux ?

HA : La première différence entre ces deux formes de langages est dans le processus de création. Le kobaïen est le langage de la musique de Christian. C’est-à-dire qu’il naît quasiment en même temps que les mélodies. Lorsque Christian compose, ce sont les sons qu’il chante spontanément qui donnent naissance à cette langue avec ces phonèmes si particuliers. Dans Elull Noomi, c’est forcément différent puisque nous sommes deux. Odile invente une langue, cherche, entend d’autres sonorités, renomme petit à petit tout ce qui nous entoure et, le plus souvent, écrit sur ma musique des textes. Cela dit, il est arrivé aussi que j’écrive de la musique sur ses textes. C’est un vrai langage.
L’autre grande différence est la sonorité même de ces deux langages ! Et je vais te citer, car on n’a jamais aussi bien décrit cette différence et ce qui caractérise notre musique !

« Du côté d'Elull Noomi comme chez les kobaïens de Christian Vander, on s'exprime dans un langage inventé (ici l'Elull Noomi justement). C'est la co-fondatrice du sextuor qui s'y est collée, puisque tous les textes ont été écrits par Odile Fargère, qui réalise ainsi un vieux rêve : "Un vrai langage, avec du sens, avec lequel on peut vraiment communiquer..." Mais autant la langue organique de Magma est gutturale, virile même et propice aux incantations, quand ces dernières ne sont pas des commandements, autant les couleurs sonores d'Elull Noomi ne sont que fluidité et féminité, conférant à l'ensemble une impression de douceur quasi liquide qui nous éloigne très fortement des chants martiaux de la Trilogie Theusz Hamtaahk de Magma. Et nous rapproche du même coup de musiques plus minimalistes et plus sérielles comme celle de Steve Reich par exemple. » (2)

Nous sommes fin mars 2008 et à ce jour, tu es monté une seule fois sur scène avec Magma, pour un concert à Grenoble. Quelles sont tes premières impressions ?

HA : En fait, comme j’ai tardé à te répondre, on est mi-mai… et je suis monté cinq fois sur scène avec Magma… Désolé !
Mes impressions ? Difficiles à décrire, je ne suis pas tout à fait redescendu, je ressens une force, un dévouement, une énergie… palpable… tout ça en vrac ! C’est incroyable ! J’ai vu souvent Magma en concert et maintenant je fais à peine trois mètres de plus et je me retrouve à côté d’Isabelle et Stella !

Je te soumets à un questionnaire piège… Peux-tu, avec le minimum de mots (en français s’il te plaît), nous faire le portrait des membres de Magma (3) tels que tu les ressens ?

HA : En peu de mots ?

- Christian Vander : ce qui m’a frappé le plus, en dehors du fait que c’est un musicien extraordinaire, un compositeur de génie, c’est son engagement ! En répétition, il est le même qu’en concert, il est à fond tout le temps, il ne fait pas un son pour rien ! Évidemment en concert, l’échange avec le public fait qu’il va encore plus loin. Mais aucun doute là-dessus, il est à fond dans la musique… et la musique est en lui !
- Stella Linon : Stella c’est la franchise incarnée ! Quand elle a un truc à te dire, elle te le dit, point. Et c’est super ! Mais surtout quelle voix ! Une de tes questions était ce que Bruno et moi pouvions apporter, elle ne se pose même plus pour Stella. Magma existe aussi grâce à elle, c’est une Grande Dame !
- Isabelle Feuillebois : Ce qui est incroyable chez elle, c’est que quand Christian ou un autre membre du groupe lui dit qu’elle devrait chanter telle ou telle partie, elle refuse d’abord en disant qu’elle ne peut pas. Puis elle le chante, et c’est sublime ! Et elle essaye de nous faire croire que c’était naze… C’est dingue non ?
- James Mac Gaw : le premier mot qui me vient quand je pense à James est : fluidité. Pourquoi ? Je ne sais pas, son jeu probablement. Même saturé, son jeu reste fluide et clair. Ce n’est pas une place facile, guitariste dans Magma (y a-t-il une place facile dans Magma ?), à mon avis, le meilleur guitariste que Magma ait connu ! Ou en tous cas le plus proche de l’esprit de la musique de Christian.
- Philippe Bussonnet : Un Titan ! Un des meilleurs bassistes que j’ai jamais vus et j’ai la chance de jouer avec ! Je n’en reviens pas ! Pour le peu que je les connais, je dirais qu’avec Christian, l’un est le prolongement de l’autre, et inversement, complémentarité parfaite !
- Benoît Alziary : Benoît est une force de la nature, c’est simple : il n’arrête jamais ! Mais là ou il prend toute sa dimension, c’est sur scène. Les premiers concerts (Grenoble, Le Mans, Saint Germain en Laye) incluaient un set "jazz". Et il nous a gratifiés de chorus incroyables ! Rythme, mélodie, tout y était ! Grand, grand, grand talent !
- Bruno Ruder : Comme je l’ai dit plus haut, c’est un rythmicien de folie ! Mais pas seulement. L’harmonie, il connaît, et puis surtout il a fallu qu’il avale le répertoire et, autant pour les voix, il y a quelques plages de repos, autant pour le pianiste rien du tout !!! Il joue du début à la fin, chapeau !
- Francis Linon : Un calme olympien ! Quelle que soit la situation, il l’appréhende tout à fait calmement. Il est capable de te dire très tranquillement que niveau son, on est dans une merde noire. Cela dit, je le soupçonne de bouillir à l’intérieur !

Afin de mieux te connaître : quels sont tes musiciens préférés, tes influences (tous styles confondus) ?

HA : Voyons voyons… Magma ? Plein d’autres trucs aussi ! Pat Metheny, Chic Corea, Bob Berg, John Williams, Bartok, Fauré, Debussy, Poulenc, Coltrane, Miles, Carl Orff, Al Jarreau jusqu’en 82, Gini Vannelli jusqu’en 83, Paga, Jannick Top, Yes, King Crimson, etc.

Quels sont tes disques de chevet ou pour l’île déserte ?

HA : Ces derniers temps, j’ai beaucoup écouté la musique du film "Babel" et plus précisément un morceau d’un compositeur japonais (4) (dont j’ai oublié le nom… Honte sur moi…) qui se situe vers la fin du film ! Je pourrais écouter ce morceau en boucle une journée entière ! Le thème principal du film "La liste de Schindler" me met par terre, carrément !

Quelles sont les musiques actuelles qui t’intéressent ?

HA : l’électro, la tektonik (ou je ne sais quoi) me laissent totalement froid ! En fait les musiques que j’aime le plus sont justement celles dont on ne peut dire de quelle époque elles sont ! Celles qui me semblent intemporelles !

Propos recueillis le 19 mai. Un grand merci une fois de plus à Hervé Aknin pour le temps consacré à me répondre et pour sa grande gentillesse.

Pour en savoir plus : le site officiel d'Elull Noomi et la page My Space du groupe.

Et pour (re)découvrir Elull Noomi de vive oreille, "Aborimis", extrait du disque "Uléella".




(1) Dont le premier disque, "Uléella", est disponible sur Ex-Tension, le label de Stella et Francis Linon.

(2) Par un amusant retournement des choses, Hervé Aknin cite un extrait d'une chronique du CD d'Elull Noomi... que j'avais écrite sur la version précédente de ce blog et qu'on peut relire ICI.

(3) J’ajoute Francis Linon, qui occupe tout de même une place essentielle dans la vie du groupe depuis de longues années.

(4) Il s’agit du compositeur Ryuichi Sakamoto qui avait en son temps été le fondateur du Yellow Magic Orchestra.

© Maître Chronique 2008 :
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lundi 12 mai 2008

Les onze formules du professeur Zorn

Ce type-là commence vraiment à m’énerver…

Il pourrait se contenter d’être un saxophoniste lyrique dont les stridences vous interpellent au plus profond de votre sensibilité, vous agacent parfois, vous charment souvent, mais ne vous laissent jamais indifférents.

Il pourrait être un compositeur chef d’orchestre à l’étonnante prolixité, capable d’investir des univers sonores variés et parfois très éloignés les uns des autres, quand ils ne semblent pas irréductibles les uns aux autres. Mais toujours en quête.

Il pourrait tout simplement être à la tête d’un vaste mouvement artistique et apporter son soutien à de nombreux et talentueux artistes, notamment au sein de la communauté juive de New York.Il pourrait, il pourrait… Il peut tout cela en effet, j’ai même déjà eu l’occasion de saluer son talent sur la précédente version de ce blog, à l’occasion d’une carte blanche que le festival Nancy Jazz Pulsations lui avait offerte en octobre 2006. Un texte réécrit quelque temps plus tard pour le compte du magazine Citizen Jazz.

Mais il faut aussi que l’année 2008 soit pour John Zorn l’occasion de proposer un nouvel opus confondant de talent et de limpidité. Une évidence musicale dont la fausse simplicité confine au grand art. Et un disque de plus dans une discographie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est abondante.

Et puis… j’avais déjà écrit aux trois-quarts cette petite note, quelque part dans un coin de ma tête, lorsque je me suis aperçu que dans sa dernière livraison, celle du mois de mai 2008, le magazine Jazzman, disait sous la plume d’Alex Dutilh, avec certainement beaucoup plus de talent que moi tout ce que j’avais envie de partager avec vous au sujet de ce splendide album. De quoi vous dégoûter et vous inspirer une retraite anticipée du côté des vingt-quatre mètres carrés de mélèze qui constituent la terrasse du jardin de ville de la Maison Rose pour un farniente bien mérité en cette période quasi estivale du côté de la Lorraine. Il y a les professionnels de la plume avec leur talent, d’un côté, et les "écriveurs" comme moi, qui essaient de traduire avec les moyens du bord ce qu’ils ressentent et tentent de partager leurs propres vibrations, dans la mesure du possible, de l’autre.

Je m’étais donc décidé à renoncer. Je pensais vous parler d’autre chose.

Et puis… non ! Achetez d’abord Jazzman sous forme papier ou électronique (parce que la presse spécialisée mérite d’être soutenue autant que faire se peut et parce qu’il devient bien difficile de rester au contact de ce qui n’est pas surexposé dans la sphère médiatique télévisée ou radiophonique) et prenez le temps de lire ces quelques lignes, il y a de toutes façons de la place pour tout le monde… enfin, presque, et pour combien de temps, c’est une autre affaire.

"The Dreamers", c’est le nom de ce nouveau disque, ressemble en effet à un petit miracle. Loin des stridences de Pain Killer, des climats éthérés et classicisants du Masada String Trio ou du jazz à teneur garantie en inspiration klezmer du Masada Quartet, la formule concoctée par le professeur Zorn est cette fois d’une limpidité qui en surprendra plus d’un parmi tous ceux qui, parfois, se trouvent déroutés par le caractère imprévisible de la démarche artistique et protéiforme de ce grand monsieur !

On devrait d’ailleurs plutôt évoquer onze formules car le disque est composé d’autant de pièces, souvent courtes (la plupart d’entre elles durant de trois à cinq minutes) d’où le saxophoniste est presque toujours absent (à l’exception de "Toys", seule présence fugace et néanmoins typiquement zornienne d’un alto vitaminé), cédant la place au Zorn compositeur, arrangeur et chef d’orchestre. Et là, vous pouvez m’en croire, "The Dreamers" est un magnifique modèle de mise en place et de mariage parfaitement harmonieux des couleurs sonores. La guitare de Marc Ribot, le vibraphone de Kenny Wollesen, l’orgue de Jamie Saft, les percussions de Cyro Baptista, la basse de Trevor Dunn ou la batterie de Joey Baron (formidable enlumineur, on ne le dira jamais assez) créent, sous la baguette de John Zorn, un délicieux breuvage dont il paraît difficile de se repaître. À peine achevée, l’écoute des 53 minutes de ce disque ne vous laisse qu’une seule envie : y revenir, encore et encore ! L’Electric Masada est bien là, au grand complet, et c’est un pur bonheur que de goûter avidement à sa musique. Le constat de cette somme de précision et de concision n’a rien de surprenant quand on a eu la chance de voir l’homme Zorn sur scène, tant son autorité est stupéfiante. Il me revient en mémoire l’édition 2003 du Nancy Jazz Pulsations où Zorn dirigeait d’un bras de fer cette même formation, mettant littéralement K.O. debout un public qui, pourtant, en avait vu pas mal d’autres.

Maîtrise, concision, imagination, romantisme, séduction et lyrisme.

Surtout, avec ce disque, Zorn réussit, sans jamais tomber dans le piège de la facilité, à rendre sa musique accessible au plus grand nombre tout en laissant libre cours à des passions sans frontières, qui font fi des étiquettes pour notre plus grand plaisir. Comme il le dit lui-même sur le site Internet de son label, cet album s’inscrit dans la continuité de "The Gift", album à vocation populaire s’il en est, et combine les passions musicales dans une sorte de conte de fées instrumental aux multiples facettes : world music, musique pour le cinéma, jazz, minimalisme, funk, rock et plus encore.

Inutile de préciser ici que le choix d’un extrait à vous faire écouter relève de la quadrature du cercle, parce que, justement, cet exercice consiste à mettre en avant une formule parmi onze alors que toutes mériteraient d’être distinguées. J’ai choisi deux minutes de "Nekashim", pour sa lumière, sa mélodie qu’on mémorise immédiatement, pour la fusion parfaite entre guitare, vibraphone et Fender Rhodes, pour la subtilité de la frappe de Joey Baron sur ses cymbales, pour la cohésion, l’évidence. Et pour un millier d’autres raisons, qu’on pourrait appliquer tout aussi bien à "A Ride on Cottonfair", "Mystic Circles", "Exodus" ou "Raksasa"…

Je ne suis pas un adepte des remises de trophées, des classements, de toutes ces visions scolaires ou diplômantes de la sphère artistique, mais "The Dreamers" est à mon sens l’un de ces ovnis musicaux dont on peut être certain qu’ils marqueront durablement les mois à venir et qu’il mérite à cet égard d’être considéré d’ores et déjà comme l’un des événements marquants de l’année.

Il devrait, en toute logique, faire partie de votre discothèque. Je vous aurai prévenus...



vendredi 9 mai 2008

Il suffirait de presque rien...

A me relire – ce qui m’arrive de temps à autre, mais pas plus qu’il ne faut, soyez rassurés – je m’aperçois que je me livre assez souvent à cet exercice d’auto-flagellation consistant à ne trouver aucun charme à la région que j’habite depuis le jour de ma naissance, voici maintenant plus d’un demi-siècle.

Car il est vrai qu’il faut être armé d’un moral à toute épreuve pour endurer chaque année une saison morne, à mi-chemin entre automne et hiver, dont les premiers jours tombent avec une exaspérante régularité durant la deuxième quinzaine de septembre au plus tard et qui ne condescend à se terminer, dans le meilleur des cas, que vers la fin du mois d’avril. Autant dire qu’il reste bien peu de mois pour profiter, éventuellement, des sourires d’un ciel bleu sans nuages dont l’illustration solaire vient nous réchauffer muscles et neurones.

C’est vrai aussi qu’il faut supporter tous ces crétins qui, au fallacieux prétexte qu’ils habitent une région située au sud de la Loire, font mine de croire que vous habitez en Allemagne et vous narguent de leur soleil permanent, quoique pas toujours au rendez-vous quand vous vient l’idée saugrenue de séjourner quelque temps dans leur paradis météorologique.

Et puis il y a l’autre idiot là, qui, tous les matins sur une radio périphérique, ne semble pas avoir compris que Lorraine et Alsace étaient deux régions distinctes (et fort différentes, vous pouvez m’en croire). On ne dit pas « Lorraine Alsace », mais la Lorraine, l’Alsace. J’ai tenté à plusieurs reprises de lui expliquer, sans succès.

Il y a aussi celui qui nous sert de président de la République et qui fait semblant de montrer ses muscles lorsqu’un affairiste indien fait la pluie et le mauvais temps sur la sidérurgie lorraine pour se hisser au quatrième rang mondial des plus grandes fortunes, comme si les ouvriers constituant son auditoire ce jour-là allaient avaler ses balivernes ne serait-ce qu’une petite seconde. Le mépris comme consolation face au chômage annoncé, on fait mieux.

Pourtant, il suffit parfois d’une toute petite étincelle pour éclairer d’un jour nouveau cette Lorraine qui trouve difficilement grâce à vos yeux.

Prenez ma Fraise de fille par exemple, qui vous téléphone un soir pour vous demander si, Madame Maître Chronique et vous-même seriez partants pour une jolie balade dans les Vosges sous la conduite sereine de Monsieur Fraise.

Vous acceptez très vite et ne regrettez pas votre décision : contemplez donc cette photographie, qui met en scène un magnifique jeu de lumières au bord du Lac des Corbeaux. C’est cela aussi la Lorraine, un espace inquiet du fait de son histoire qui l’a rudement mise à l’épreuve (souvenons-nous que du côté des Vosges, les délocalisations vers la Chine et autres contrées à bas coût ont creusé de profondes blessures, au grand bonheur de quelques actionnaires irresponsables…) mais dont le charme peut vous sauter à la figure pour peu que vous soyez prêts à l’effort minimal consistant à regarder un peu plus loin que votre rumination automno-hivernale. Un lac de montagne, quelque part au-dessus de La Bresse, c’est aussi un endroit splendide.


Splendide à défaut d’être paisible parce qu’on y fait de drôles de rencontres aussi… Les crapauds par exemple ! Imaginez-vous en train de dévorer goulûment un excellent sandwich que vous vous êtes confectionné au moyen de produits locaux fort goûteux et vendus à un prix plus que raisonnable (un avantage acquis à force d’être pauvre…) lorsque vous croyez entendre un coassement. Oui oui, un coassement ! Et là, force est d’admettre la vérité : à vos pieds, une armée de ces vilaines bestioles – c’est vraiment moche un crapaud, jaune brun avec des tâches et des yeux qui sortent du dos – est en train de se livrer à un exercice dont je ne vous proposerai même pas la description tant elle risquerait de heurter la sensibilité de mes plus jeunes lecteurs. Pour vous donner un petit indice, je n’hésiterais pas à qualifier ces innommables animaux de «fucking toads», et c’est un euphémisme tant on était en droit de se demander si, innocents touristes, nous n’étions pas en train d’assister à une véritable partouze ! Au sens propre comme au sens figuré, ça sautait dans tous les recoins du lac. Une brave dame promenant son chien – ou sa fille, je ne sais plus – tint à nous expliquer que nous n’avions là qu’un ridicule échantillon de ce qui se produit chaque année un peu plus tôt : des crapauds partout, partout, partout… Bravo les crapauds !

La Lorraine est décidément une région à nulle autre pareil. C’est aussi la réflexion à laquelle devaient être parvenus une bonne trentaine de motards anonymes (z’ont du mal à enlever leur casque ces gens-là, c’est incroyable) qui n’avaient pas trouvé mieux que de se réunir là, à 980 mètres d’altitude, au bout d’une petite route de montagne, sous nos yeux, tous moteurs pétaradants. Je sais pas ce qu’ils ont les motards : non seulement ils n’arrêtent pas de râler parce que routes et autoroutes sont mortelles pour eux et devraient toutes être équipées de glissières (eh, les gars, vous avez essayé de rouler moins vite ? Parce qu’en ce qui me concerne, je vois pas pourquoi je vous installerais avec mes impôts de quoi faire mumuse comme des gamins. Au bord des routes, il y a des panneaux avec des chiffres, c’est pour vous indiquer la vitesse à ne pas dépasser. Comment ? Ah, vous roulez trop vite, vous n’avez pas le temps de les lire. C’est bête…), mais ils sont tous, sans exception, affectés de la même tare. Je suis certain que vous avez déjà pu constater vous-même les dégâts qu’elle provoque sur leur comportement au quotidien. Cette maladie reste un mystère pour moi : le motard doit toujours d’abord mettre en route son moteur, faire un bon gros coup de vroum vroum et seulement après, il enfile son blouson de cuir, tranquillement, puis son casque, lentement, enfin ses gants et encore un coup de vroum vroum. Ou deux. Une fois ce cérémonial achevé, môssieur peut enfin partir en rugissant, vous expliquant certainement que c’est lui qui a la plus grosse. La moto bien sûr.

Je vois que je me suis un peu égaré. Je voulais vous dire que la Lorraine pouvait être belle, ce qu’elle est vrai sans conteste et que l’insolite s’y cache parfois, à condition qu’on veuille bien nous laisser en profiter sereinement, dans le calme et le doux parfum des sapins et autres mélèzes.

Je vous en reparlerai…

mardi 29 avril 2008

Pause contemplative

Décidément, la grisaille lorraine ne me vaut rien... Quelques jours en Languedoc-Roussillon, des heures de balade par grand beau temps, soleil et ciel bleu, et me voici revenu dans ma région natale.
Pfff...
Là, j'ai un coup de mou, alors en attendant la vraie reprise de ce blog, je me remets une petite dose de cette cure d'oxygénation. Vous pouvez en profiter.



Ne maîtrisant pas encore les manipulations You Tube, la qualité de mes images connaît ici une sévère dégradation par comparaison à leur version originale...

lundi 14 avril 2008

Jamais trottoir pour bien faire

Tout a commencé voici quelques semaines… Madame Maître Chronique, jamais à court d’une initiative astucieuse et armée de son légendaire bon sens, fut traversée par l’idée – qui, on le verra, se révélera saugrenue et source d’un déferlement épistolaire – de profiter de la présence de quelques drôles d’individus casqués et fort bruyants à force de défoncer notre rue au prétexte fallacieux de je ne sais plus quelle rénovation des conduites de gaz du quartier, pour leur demander un petit service.

N’écoutant que son courage – combien d’explosions ici où là n’ont-elles pas endeuillé les villes plus reculées lorsque, tous marteaux piqueurs dehors, nos combattants des assainissements ont perforé un tout petit peu plus loin que prévu – elle s’en fut trouver nonchalamment le chef de chantier, pour lui soumettre sa requête : «Puisque, cher monsieur, vous avez tout retourné ici au point qu’on ne sait même plus si nous allons pouvoir rentrer chez nous, auriez-vous l’extrême obligeance de considérer l’éventualité d’une légère retouche à apporter à notre bordure de trottoir ?». Excellente idée au demeurant, motivée par le souci d’une économie d’échelle marquant une citoyenneté au-dessus de tout soupçon et formulée avec toutes les politesses d’usage. Pour faire plus court, sachez, pour votre gouverne, que Madame Maître Chronique demandait à l’entreprise de travaux publics présente s’il était envisageable d’imaginer un léger rabaissement de ce qu’en termes triviaux on appelle notre «bateau». Parce que – une certaine Fraise s’en souvient parfaitement – l’accès au garage de la Maison Rose était depuis longtemps source de manœuvres complexes et pas toujours dénuée de risques pour certaines carrosseries qui s’en souviennent encore.

C’est là que les choses se sont compliquées et qu’une drôle de mécanique s’est enclenchée, impliquant dans notre affaire jusqu’aux plus éminents représentants de notre cité…

Il a d’abord fallu admirer la perplexité du chef de chantier, pas en mesure de répondre lui-même favorablement à cette redoutable demande sans avoir au préalable consulté un éminent spécialiste de la voirie urbaine. Cet expert fit dès le lendemain un rapide déplacement pour considérer notre cas et, enfin, admettre le bien fondé d’un petit aménagement. Ouf !

Aussitôt dit, aussitôt fait, la bordure du trottoir fut rabaissée selon les normes en vigueur et la pente corrigée en conséquence. Merci, merci, nous sommes vos obligés, enfin nous allons pouvoir circuler sans difficulté.

Tu parles… Tellement bien fait le boulot qu’à peine franchie cette satanée bordure, le museau de notre Navette Spatiale émettait un drôle de bruit. Ben on dirait que ça frotte là-dessous, allez, vas-y, avance encore un peu… Et hop, c’est fait, je suis dans le garage mais à quel prix ! Encore pire qu’avant ! Maintenant, si ça continue, je vais fabriquer du plastique râpé avec ma voiture. Bravo les mecs, joli travail. Je ne vous félicite pas…

J’ai d’abord demandé par téléphone la visite d’un autre représentant de la voirie, qui s’est empressé de reconnaître, en présence d’un collègue venu le soutenir dans le difficile exercice du diagnostic, que le travail avait été effectivement bâclé, ici un creux, là une grosse bosse et que, bien entendu, il fallait envisager une réparation de la réparation. Mais bon, sans l’accord du chef, vous comprenez, m’sieur… OK, qu’il vienne le chef, même que c’est celui qui avait donné son feu vert quelque temps auparavant. Il est venu le type, avec un représentant de l’entreprise suspectée d’avoir manqué son coup : «Ouais, ben, euh… Non, moi je trouve que c’est bien refait ce trottoir, essayez un peu avec votre voiture pour voir». Et v’lan, encore un coup de râpe pour que môsssieu se rende compte par lui-même, voilà ma voiture qui perd encore quelques copeaux de plastique. «Ouais, c’est sûr, faudrait trois centimètres en moins mais bon… vous comprenez, c’est la faute aux architectes, hein, z’ont fait les garages trop haut quand la maison a été construite. Et pis la rue, y a 100 ans, elle était déjà en pente, hein, alors, on va voir ce qu’on peut faire mais bon, c’est vous qu’avez voulu qu’on vous fasse des travaux après tout, fallait réfléchir». Ben c’est sûr, c’est même moi qui ai construit la maison, trois ans avant ma naissance et je me demande si dans une autre vie, c’est pas moi qui aurait dessiné le quartier. Tu me prendrais pas un peu pour un con ?

Celui-là, il m’a bien énervé ! Ni une ni deux, j’ai envoyé un petit mot au député, sur son site Internet (non non, n’insistez pas, je ne vous donnerai pas l’adresse). Faut dire que le député, je le connais personnellement, on se tutoie et même qu’il fait la bise à Madame Maître Chronique. C’est pas que j’attende grand chose de lui, mais comme la dite Madame Maître Chronique me le fit remarquer malicieusement, nous étions en période de campagne pour cause d’élections municipales, alors pourquoi ne pas tenter sa chance. Oui, c’est vrai ça, un petit service contre ma voix (rêve pas trop tout de même parce que je n’ai pas oublié que ton parti soutient un tout petit peu l’autre, là, le soi-disant Président… et ça, c’est rédhibitoire chez moi, dommage), ça peut toujours marcher.

A partir de ce message, nous sommes passés directement dans la quatrième dimension et l’automne est arrivé brutalement, les feuilles se sont mises à tomber d’un seul coup. Mais dans ma boîte aux lettres.

Tiens, la première, signée de mon député, est arrivée le 12 février : «Monsieur (avec Cher rajouté devant à la main, c’est rigolo, ça fait : Cher Monsieur), vous avez appelé mon attention sur les difficultés d’accès à votre garage suite aux travaux réalisés dans votre rue. Attentif bla bla bla bla bla… je suis intervenu auprès de monsieur le Maire afin de lui demander de bien vouloir faire apporter à la situation.» Faire apporter quoi ? J’en sais rien, c’est écrit comme ça, j’imagine que, peut-être, il s’agissait d’une solution mais on notera la perversité du politique : ce bestiau, ça dit sans dire, ça suggère sans affirmer, ça vous confit dans l’espoir tout en se laissant une porte de sortie au cas où. Sont malins, ces professionnels de la promesse récurrente. Bon, pour finir, il a rajouté à la main, une fois encore, que ses sentiments n’étaient pas seulement les meilleurs mais qu’en plus, ils étaient dévoués. J’ai même eu droit à la copie du courrier envoyé au Maire ainsi qu’un autre adressé à une certaine Béa manuscrite qui elle, en outre, reçoit des bises à l’encre. La veinarde ! On me mêle à l’intimité de ces braves gens, c’est bien gentil mais c’est pas ça qui va réparer mon trottoir et empêcher ma navette de terminer en lambeaux…

Le 20 février, re-belote ! Voilà l’adjointe déléguée (à quoi, j’en sais rien, c’est pas précisé) qui m’écrit une lettre pour me dire que le député lui a bien fait part de mes préoccupations et qu’il lui est agréable, je la cite, «de me faire savoir qu’elle a transmis ma requête pour instruction à la Direction du Pôle Technique de Gestion du Patrimoine qui s’attachera à apporter une réponse argumentée à ma demande dans les meilleurs délais». Ouf, c’est un peu long mais c’est comme ça qu’elle me cause l’adjointe. On dirait que ça ne rigole pas souvent chez elle. Le Pôle Technique de Gestion du Patrimoine ! Pour mon trottoir ! Hé les gars, c’est quand même pas une rue classée, hein, c’est pas parce que Maître Chronique y habite qu’il faut en rajouter dans la flatterie. Moi, je veux même pas une «réponse argumentée», je veux juste qu’on rabote mon petit trottoir de trois centimètres, comme me l’a expliqué mon expert en rues centenaires. Rien de plus, rien de moins, et on arrête un peu avec cette correspondance épuisante.

Silence… Jusqu’au 4 mars, date de réception d’un nouveau courrier, envoyé par un autre adjoint délégué (mais qui, lui non plus, ne veut pas se mouiller et ne me dit pas à quoi il est délégué, le cachotier) et là, franchement, c’est du grand art. Langage chantourné émaillé de quelques conseils pratiques et désintéressés, à moi destinés, moi le pauvre automobiliste un peu crétin que je dois certainement être… Je vous fais profiter ? Oui, je vois bien que vous n’attendez que ça…

«Etant très soucieux de la qualité de vie de mes concitoyens, j’ai examiné votre requête avec une particulière attention.
Il ressort de cette étude que la topologie du site, avec ses pentes en profil et en travers, a rendu difficile l’abaissement du trottoir.
Cependant ces travaux, qui ne vous ont pas été facturés grâce à la concomitance d’un autre chantier, seront complétés au début du mois de mars par un rabotage du trottoir.
Cette opération devrait sensiblement améliorer la situation. Toutefois, il vous appartiendra de rentrer ou sortir le véhicule de votre garage avec toutes les précautions inhérentes à la configuration des lieux, déjà existantes antérieurement».

Du grand art, non ? Non seulement il a fallu engager une étude pour conclure à la nécessité d’un rabotage dont l’évidence avait sauté aux yeux de mon expert préféré en quelques secondes, mais mon adjoint délégué m’explique non sans condescendance que j’ai de la chance parce que les travaux ont eu lieu en même temps que d’autres. Ben oui, banane, c’est même pour ça qu’on les a demandés, les travaux. Tu vas pas en plus faire comme si tu savais pas que, justement, Madame Maître Chronique avait choisi exprès le bon moment. Et pour finir, il me prend pour un abruti et m’explique comment je dois faire pour rentrer dans mon garage. Tu veux pas qu'on compare nos bonus / malus depuis vingt-cinq ans, pépère, qu'on voie qui de nous deux est le bon conducteur ? Pfff…

C’est pas fini ! J’ai reçu encore un courrier de mon copain député, tout content de m’annoncer ce que l’autre m’avait expliqué en long et en large quelques jours plus tôt, mais surtout de me faire part d’un rabotage imminent de mon trottoir chéri. Et en plus, bingo, j'ai même droit cette fois à des sentiments manuscrits les plus cordiaux et à mon prénom écrit à l'encre bleue à côté de mon titre officiel de Monsieur. Quand je vous explique que, jour après jour, la réputation de Maître Chronique enfle, enfle... jusqu'à la reconnaissance cosmique !

Bon, là, euh, en fait… nous sommes le lundi 14 avril, le mois de mars est terminé depuis longtemps, mon trottoir va très bien, on ne lui a toujours pas fait subir son rabotage, il est en plein forme et la Navette Spatiale tremble toujours autant à l'idée de se répandre sur le bitume. Y a comme un silence qui règne autour de cette affaire depuis que les élections sont passées et que tous ces baves gens ont été reconduits dans leurs fonctions (pas par moi, hein, pas par moi).

Oh, je me demande si je ne vais pas envoyer un nouveau petit mot à mon député, pour lui raconter tous mes courriers. Et puis, je voudrais tout de même bien savoir ce qu’il voulait faire apporter à ma situation. Parce que je n’ai toujours pas la réponse à cette question. «Je suis intervenu auprès de Monsieur X, Maire de..., afin de lui demander de bien vouloir faire apporter à la situation». Je suis sûr qu'il y a un sens caché derrière cette phrase mystérieuse.

C’est quand les prochaines élections ?

lundi 7 avril 2008

Jerry's jazz

Je lis dans le dernier numéro de Jazz Magazine, en page 38 de l’édition du mois d’avril, un article consacré à… Jerry Garcia, leader et inspirateur du mythique Grateful Dead, cette formation de San Francisco qui fut de toutes les folies psychédéliques d’une Amérique qui rêvait d’autre chose pour elle-même que le cauchemar vietnamien et s’oubliait dans un pacifisme libertaire à forte teneur en substances chimiques hallucinogènes. Le Dead, comme l’appelle tous ceux qui en furent et sont toujours les fidèles (eux-mêmes auot-proclamés Dead Heads), fut l’une des figures de proue du rock américain durant une trentaine d’années, jusqu’à la mort de son créateur au mois d’août 1995, finalement terrassé par l’arrêt d’un cœur usé après tant d’excès.

Étonnante apparition de l’un de mes héros de toujours dans une publication dédiée au jazz et qui, pour autant que je m’en souvienne, s’est rarement illustrée comme « passeur » d’un univers musical à l’autre et tout particulièrement vers le rock, même celui, pourtant élaboré et propice à de longues imporvisations, de Jerry Garcia et ses complices.

J’ai déjà écrit à plusieurs reprises sur ce sujet, celui du Grateful Dead de mes années d’adolescence qui me donna l’occasion de m’illustrer dans une curieuse stratégie d'un arbre à disques, complice involontaire de mes facéties consuméristes, moi qui un beau jour de novembre 1971, contractai le virus de sa musique chatoyante et libre et qui, jamais, ne parvins à m’en défaire. Aujourd’hui encore, près de 13 ans après cette disparition pénible, je ressens à intervalles réguliers et plutôt rapprochés le besoin de plonger dans un univers sonore chaleureux, immédiatement identifiable. La vie du groupe est encore une réalité au quotidien et les publications d’enregistrements inédits se suivent mois après mois. On annonçait tout récemment la sortie d’un coffret de 9 CD proposant l’intégrale de trois concerts donnés par le groupe au Winterland en novembre 1973. En souvenir de l'époque des disques vinyles, mon sang ne fit que trente-trois tours avec la promesse de longues heures de concerts, encore et toujours, à se fourrer bien au creux des oreilles. Que croyez-vous donc que je fis ? Oui, vous avez bien compris... et depuis l’avis d’expédition de ce nouveau trésor (dont le prix est plus que raisonnable compte tenu d’un taux de change particulièrement favorable à défaut d’être souhaitable…) qui finira bien par m'arriver, j’attends fiévreusement !

Mais si Jerry Garcia et le Grateful Dead sont à l’honneur dans Jazz Magazine en ce début de printemps, c’est aussi et avant tout en raison d’un projet d’hommage au groupe dont l’initiative revient à deux de nos éminents jazzmen hexagonaux, Lionel et Stéphane Belmondo, frères de sang et de musique. Le saxophoniste et le trompettiste n’en sont pas à leur première tentative de relecture, loin s’en faut ! On se souvient par exemple d’une exploration assez passionnante de la musique française du début du XXe siècle, et tout particulièrement celle de Lili Boulanger : un magnifique «Hymne au soleil» - qui par un étrange phénomène de jonction porte le même titre que le second album du Grateful Dead, «Anthem of the Sun» - paru sur leur propre label, B Flat, et qu’on n’est pas près d’oublier ; quelques années plus tard, ce disque plusieurs fois récompensé, demeure l’une des productions les plus attachantes du jazz français et je ne peux que vous recommander de le découvrir. Il faut également souligner le travail tout aussi passionnant réalisé par Stéphane Belmondo lorsqu’il rendit hommage à la musique de Stevie Wonder. Son «Wonderland» est une autre réussite, goûteuse et longue en bouche, qui vous fait courir comme un affamé vers votre discothèque à la recherche de ces merveilles appelées «Songs In The Key Of Life» ou bien «Innervisions».

Dans ces conditions, il va de soi que le projet d’un hommage rendu au Grateful Dead par ces deux musiciens me ravit pleinement. Voici donc deux de mes passions qui, une fois de plus, se rejoignent sous l’impulsion créatrice d’artistes ayant appris à dépasser les préjugés ambiants et qui osent s’affranchir d’étiquettes collées à la va vite par quelques supposés spécialistes.

L'hiver est bien trop long en Lorraine qui nous écrase sous une grisaille tenace depuis des mois... Cette lumière allumée par la fratrie Belmondo va vite me réchauffer et s'il m'est impossible de me rendre à la première de cette création (le 15 avril au Festival Banlieues Bleues), je saurai patienter, guettant ici un concert, là un disque. Voilà bientôt 37 ans que le Grateful Dead m'accompagne, j'ai appris la patience.

mardi 1 avril 2008

C'est Bon et ça roule !

Voilà un vrai plaisir de lecture… et de musique. J’avais curieusement laissé passer en son temps la publication de «Rolling Stones, une biographie» de l'écrivain François Bon et je finis par me demander, à la lecture des soixante-dix premières pages, déjà dévorées, de ce que l’on peut sans risque de se tromper qualifier de somme, comment il m’a été possible d’attendre aussi longtemps !
Erreur tout récemment réparée par l'achat de ce gros bouquin en édition de poche...
Cette biographie incomparable, écrite dans un français admirable et d’une richesse de toutes les lignes – comme si la plume de l’écrivain subissait les effets rythmiques et chaloupés de la musique de son sujet d’étude – nous prend par la main dès les années d’adolescence boutonneuses des «Glimmer Twins», autrement connus sous les noms de Mick Jagger et Keith Richards.
Le bonheur de cette histoire racontée avec autant de talent est une assurance plaisir offerte au lecteur, qu’il aime ou pas la musique des Stones. Mais j’appartiens, je le confesse, plutôt à la première catégorie.
Il se trouve en effet qu’à intervalles réguliers, je vais piocher dans ma discothèque quelques galettes d’un groupe qui a fêté l’an passé ses quarante-cinq années d’existence. Et si je goûte un peu moins la production des trente dernières années (bien que « A bigger bang », dernier enregistrement studio, soit plus qu’honorable), c’est toujours gagné d’une indécrottable impatience que j’accède au second étage de la Maison Rose pour assouvir cette délicieuse soif d’un unique cocktail à base de blues, rock, rhythm’n’blues et soul music. «Aftermath», «Sticky Fingers», «Exile On Main Street», «It's Only Rock'n'Roll»… et tous les autres !
Un beau ciel bleu, une température douce et un soleil printanier distillant ce matin une lumière tonique et si rare sur la ville de Nancy... Le temps d’un quart d’heure de marche pour gagner mon bureau, j’avais entre les oreilles la musique de « Let It Bleed », le chant gouailleur de Mick Jagger, les riffs rageurs de Keith Richards et le drumming si identifiable de Charlie Watts.
Rien d’autre à demander en cet instant, juste un merci adressé à François Bon pour avoir si bien su communiquer sa passion et nous offrir ce cadeau inestimable. Et nous donner envie de replonger, une fois encore, dans le bain de jouvence de la musique des Rolling Stones qui, pour avoir tellement défrayé la chronique et suscité polémiques et scandales divers, n'en ont pas moins gardé intacte une énergie qui les habite depuis les premières heures, bien au-delà de leurs excès en tous genres, de leurs affrontements réguliers et de leurs crises d'égo récurrentes.

lundi 17 mars 2008

Mac attaque ou le retour aux sources

Comme au bon vieux temps, il y a bien longtemps... Le plaisir de travailler avec un compagnon agréable et intuitif, fluide et simple d'utilisation. Je garde pour mon usage professionnel de très bonnes relations, quoique houleuses parfois, avec l'autre machine, celle du monde de Bill et je choisis, parce qu'il faut bien, de temps en temps, renouveler son équipement (oui, je sais, je sais, le précédent ordinateur ne date que de cinq ans mais je ne le remise pas pour autant, le voici converti ipso facto en un docile serveur de fichiers et gestionnaire d'impressions dans la Maison Rose), un élégant Mac Book tout de blanc vêtu et svelte comme un jeune homme ! Et je repense à nos premiers ordinateurs familiaux, un Macintosh Classique qui ressemblait à un Minitel, avant, plus coloré et un tantinet plus rapide, un LC III sur lequel une Fraise et un Mad Jazz Boy jouaient à éradiquer des centaines de lemmings ou Madame Maître Chronique devenir une experte en Arkanoïd...
Pour le reste, je n'ai pas le souvenir d'avoir effectué un achat aussi rapidement : le centre de ville de Nancy était bondé de monde en ce samedi printanier et, bizarrement, notre agitateur culturel semblait s'être vidé de ses clients en fin d'après-midi. Un passage rapide devant le rayon informatique pour m'assurer que l'ordinateur convoité était bien disponible, deux questions à un vendeur qui n'avait plus qu'à saisir quelques informations pratiques, une attente minimale aux caisses puis, pour finir, le retrait des achats... en la présence subite de mon fils fort étonné de constater que son "vieux" avait renouvelé son équipement de travail. Toutes opérations exécutées en moins d'un quart d'heure.
Et beaucoup moins encore, une fois l'objet déballé, pour le mettre en fonction et le connecter au réseau familial.
Ah, le plaisir de croquer la Pomme à nouveau !

lundi 10 mars 2008

Derrière le miroir

Photo : Maître Chronique

Cette scène se passe dans le métro parisien, à la fin du mois de décembre. Selon notre bonne vieille habitude, Madame Maître Chronique et moi-même avons arpenté les rues de la capitale, la truffe en l'air, jusqu'à nous en meurtrir le dos après une vingtaine de kilomètres de déambulation. La tête bien vidée après ce qui ressemble à s'y méprendre à une véritable épreuve sportive, nous venons de nous engouffrer sous terre et de nous effondrer sur une banquette à la propreté douteuse.
Et voici qu'approche un compagnon de rame : une barbe blanche interminable jaunie par la nicotine, un regard perdu dans le vide derrière une vieille paire de lunettes et cette odeur si particulière qui l'accompagne, savant dosage de transpiration, de vêtements sales, d'alcool et de tabac froid. Il s'assoit, colle son visage à la vitre et ne bouge plus. Il ne semble même plus parmi nous.
Ce voisin mutique porte une douleur cruelle, celle de la solitude et de la vieillesse. Je ressens le besoin de le photographier à son insu, à la volée. Pourquoi ? Aucune idée, sauf peut-être celle d'un témoignage, celui d'une époque où le monde dans lequel nous vivons se fracture chaque jour un peu plus, éloignant à jamais les démunis des insouciants.
Discrètement, j'effectue quelques réglages sur mon appareil : je passe en mode manuel, je désactive le flash et règle la sensibilité sur 800 ISO et, tout en faisant mine d'être occupé à une autre tâche, je regarde dans la direction opposée et j'appuie sur l'obturateur...
Cette photographie nous offre une étrange confrontation en réalité, celle d'un vieil homme fatigué qui contemple les mines souriantes de deux personnages illustrant une publicité murale, juste à côté d'un panneau indiquant la sortie.
Le cynisme d'un monde mercantile se moquant de ceux qui sont restés au bord de la route...

dimanche 9 mars 2008

Cordes sensibles (coda)

Quelques jours seulement après la publication sur ce même blog d’un texte consacré au contrebassiste Henri Texier (Cordes sensibles), concomitamment à la mise en ligne d’autres contributions du «Z Band», voici que tombe entre mes mains un précieux DVD consacré au Strada Sextet.

Ce film de 55 minutes, signé Fabrice Radenac et Alexandra Gonin, nous propose une immersion, presque intime, au beau milieu des séances de travail d’Henri Texier et ses cinq compagnons : François Corneloup (saxophone baryton), Gueorgui Kornazov (trombone), Sébastien Texier (saxophone alto et clarinettes), Manu Codjia (guitare) et Christophe Marguet (batterie). On retrouve donc le groupe en train de répéter trois compositions qui seront, quelque temps plus tard, au menu de «Alerte à l’eau», le disque vibrant du Strada Sextet publié l’an passé : «Ô Africa / Afrique à l’eau», «Valse à l’eau et «Reggae d’eau» et c’est un vrai bonheur d’écouter les musiciens échanger les idées, c’est tout leur travail d’écoute et de partage qui est ici mis en lumière. On peut aussi assister aux séances d’enregistrement au studio Gil Evans à Amiens. Enfin, chaque chapitre se conclut par l’interprétation sur scène de la composition. Bien évidemment, toutes ces séquences sont entrecoupées de propos - toujours opportuns - tenus par les différents musiciens.

Humble, sincère et passionné, ce témoignage est à l’image exacte de ses protagonistes. Il faut voir Henri Texier écouter avec patience les propositions d’harmonisation que lui fait Gueorgui Kornazov sur «Valse à l’eau», il faut apprécier cette manière unique qu’il a de présenter chaque membre du groupe en mettant en évidence ce qu’il a de meilleur et de spécifique. Il faut aussi goûter les hommages qu’eux-mêmes lui rendent et deviner le bonheur qui est le leur à faire ainsi partie de cette fête de la Musique.

Je retiendrai aussi ce passage où Henri Texier explique cet instant si particulier où, après des heures et des heures de travail, le musicien sur scène en arrive au stade où il n’a plus à penser, où il ne doit plus penser à la musique qu’il joue pour mieux la servir, pour être au maximum de son écoute et de réactivité.

En guise de bonus, ce DVD nous propose une version live intégrale de la belle suite composée de «Sacrifice», «SOS Mir» et «Sacrifice d’eau», au sein de laquelle vient se glisser «Le solo du clown», une éclatante démonstration du talent de François Corneloup au saxophone baryton.

C’est à ce niveau – et à ce niveau seulement – que je ferai le difficile et regretterai que les artisans de ce beau document n’aient pas crû bon de nous offrir la possibilité de voir l’intégralité d’un concert. Il est vrai que quand on aime, on ne compte pas et qu’on aurait tendance à vouloir toujours plus. Alors ce plaisir qui est indéniable n’a vraiment pas lieu d’être boudé !

On peut aisément se procurer ce DVD (disponible sur la label JMS) : par exemple ICI. Enfin, pour vous donner envie de l'acheter, un petit extrait d'un concert où le groupe interprète «Reggae d'eau» (attention, cet extrait ne figure pas sur le DVD)...






Merci, une fois encore, à Madame Maître Chronique pour son travail d'illustration.

lundi 3 mars 2008

Cordes sensibles : Henri Texier

Après avoir célébré quelques grandes dames du jazz, notre gang de blogueurs (le Z Band, du nom de celui qui eut l'idée des ces écritures à plusieurs voix) remet le couvert pour vous proposer six portraits envers et contrebasses. Maître Chronique ne pouvait pas manquer cette occasion d’évoquer, une fois encore, ce grand monsieur appelé Henri Texier.

Du côté de chez les amis :
• Jazz à Paris : Benjamin Duboc
• Jazz Chroniques et Coups de coeur : Christophe Wallemme, groove, profondeur et efficacité !
• Jazz Frisson : Normand Guilbeault
• Jazzques : Manolo Cabras
• Ptilou's Blog : François Moutin on Cb

Mine de rien, je crois bien que cet homme-là compte énormément dans ma vie. Quand un artiste de premier plan vous accompagne, jour après jour ou presque, depuis une vingtaine d’années, il est normal de penser que sa présence n’est pas sans influence sur le cours de votre propre vie, surtout lorsque l’homme est en parfaite cohérence avec le musicien et, qu’en outre, chance vous a été offerte de le connaître personnellement. Il est peut-être le seul, hormis John Coltrane l'inaccessible, avec lequel je n’ai jamais connu la moindre intermittence dans mon appétit pour sa musique. Aucune déception, une parfaite cohérence de disque en disque, le chant de l’âme préservé à chaque concert, un bonheur et une convivialité sans cesse renouvelés.

En souvenir

Il me faut d’abord remonter à l’année 1990, lorsque peu de temps après avoir fait la connaissance de mon ami Michel V., celui-ci, mon autre frère en musique, voulut absolument me faire partager – une bonne habitude qu’il n’a toujours pas perdue, fort heureusement – quelques unes de ses passions musicales : je me rappelle très précisément l’instant où il mit sous mes yeux trois disques qui restent, aujourd’hui, encore, parmi ceux qui comptent le plus pour moi. Il y avait «Chine» de Louis Sclavis, «Turbulence» de Michel Portal et… «Colonel Skopje» d’Henri Texier, un disque qui s’ouvre par une composition (éponyme), majestueuse, où les cordes du contrebassiste jouent à l’unisson de celles, électriques et suaves, de Steve Swallow, avec le soutien du saxophone ténor de Joe Lovano. Un grand moment… qui revint à mes oreilles quelque temps plus tard alors que je regardais «Momo», un téléfilm – Henri Texier tiendrait à me corriger illico : «Non, pas un téléfilm, un film de télévision !» – signé Jean-Louis Bertucelli, qui avait emprunté ce thème pour en faire la bande son. Je me rappelle aussi ce soir où j'avais revendu un vieil amplificateur de chaîne hi-fi à une collègue et m'être précipité chez mon disquaire favori pour lui acheter, entre autres, ces trois disques dont je ne me suis jamais lassé.

Sept ans plus tard, j’avais acquis pas mal de disques d’Henri Texier, presque tous ceux qui étaient disponibles sur un marché pas encore gangréné par le téléchargement illégal (à cette époque, ceux qui vendaient des disques se contentaient de nous les proposer à un prix exagérément élevé et engrangeaient les dividendes en silence). Je m’étais laissé gagner par le chant qui vibre en permanence dans la musique du contrebassiste et qui, selon moi, en fait la «marque de fabrique». Parce que si Henri Texier est reconnu aujourd’hui comme l’un des grands, des très grands même, de cet instrument imposant, ce qui m’est toujours venu à l’esprit lorsque j’évoque sa musique est l’idée, fondamentale, de la mélodie. Vivante, ronde, chatoyante, témoin de la révolte de son auteur, à l’image du personnage qui ne se satisfait pas de demi-mesures et qui, à chaque disque, à chaque concert, entame un chant où se mêlent joie, tristesse, inquiétude, rage devant un monde qui court à sa perte à force d’égoïsme et d’irresponsabilité. Henri Texier chante l’être humain, avec ses forces et ses faiblesses. Il est un témoin qui ne se résigne pas mais qui, parfois, éprouve le besoin de hurler ses urgences vitales.

Que de beaux disques en effet comme ceux du premier Quartet avec un jeune clarinettiste appelé Louis Sclavis, «La Companera» ou «Paris-Batignolles», puis avec le second baptisé Transatlantik pour «Izlaz» et «Colonel Skopje», avant un trio serein en compagnie d’Aldo Romano et Alain Jean-Marie pour le très fluide et intemporel «The Scene is Clean», ou bien encore les retrouvailles avec François Jeanneau et Daniel Humair pour «Update 3.3» après dix ans d’absence. Au début des années 90, ce fut la naissance de l’Azur Quartet (Ah… Glenn Ferris au trombone ! Bojan Z au piano !) avec son disque phare, «An Indian’s Week», suivi rapidement du Sonjal Septet («Mad Nomad(s)» (1995) illuminé par le saxophone de Julien Lourau et la guitare électrique déchirée de Noël Akchoté. Entre temps, notre homme avait beaucoup voyagé, en Afrique notamment, d’où il avait rapporté de beaux «Carnets de route» avec ses complices Louis Sclavis, Aldo Romano et Guy Le Querrec. Henri Texier s’affirmait de plus en plus comme un maître à jouer pour une armada de musiciens de la jeune génération (parmi lesquels le fiston Sébastien) qui ne tarderaient pas à s’émanciper, mais qui toujours ont exprimé leur reconnaissance vis-à-vis de celui qui les avait propulsés sur le devant de la scène et les avait aidés à grandir.

Quel retournement pour celui qui, au début des années 60, avait fait ses armes auprès des plus grands : Don Cherry, Dexter Gordon, Johnny Griffin, Phil Woods… avant de tourner quelques pages auprès de chanteurs de variétés ou dans le cadre d’un groupe de rock (Total Issue, avec Aldo Romano, vieux compagnon de route décidément) au début des années 70, une décennie qu’il allait conclure par trois expériences discographiques en solo pour lesquelles il se transforma en multi-instrumentiste et en chanteur.

Henri Texier était devenu Monsieur Henri Texier…

Août 1997 donc : depuis le balcon de l’appartement que nous louions à Saint-Gilles-Croix-de-Vie cet été là, quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir qu’un monsieur barbu passait là, à quelques mètres, en bas, à quelques mètres de nous. Je le reconnus instantanément : Henri Texier en personne, qui venait lui aussi passer quelques jours de vacances sur place. Allez savoir pourquoi, mon cerveau a définitivement imprimé la plaque d’immatriculation de sa Citroën BX break (la nécessité du break pour une contrebasse n’est pas à démontrer) vert foncé, 658 BKP 91. C’est idiot, un cerveau… Il est vrai que durant deux semaines, nous fûmes quasiment voisins et que nous eûmes l’occasion de bavarder un peu, à la grande joie de mon Mad Jazz Boy de fils qui, du haut de ses 12 ans et déjà souffleur d’anches, prenait un malin plaisir à m’accompagner chez l’artiste où j’avais entrepris de me faire dédicacer une cassette de compilation de ses disques, fabriquée par mes soins avant le départ en vacances !

A cette époque, mon dernier achat était «Respect» (paru quelques semaines plus tôt), pour lequel le contrebassiste avait convoqué quelques pointures majeures, des grands, rien que des grands : Lee Konitz (saxophone alto), Bob Brookmeyer (trombone), Paul Motian (batterie) et, une fois encore, l’incontournable Steve Swallow. Un disque habité par la grâce, une fois de plus et sur lequel les années n’ont absolument aucune prise !

Une fois les présentations faites «pour de bon», nous n’avons, depuis, jamais omis de nous envoyer un petit courrier chaque année, nous avons toujours pris le soin d’aller le saluer après chacun des concerts où nous avons eu l’occasion de nous rendre. Une sorte d’ami de la famille, d’une désarmante simplicité et d’une générosité sans pareil. Décidément, l’homme est bien difficile à distinguer du musicien, tant ils se ressemblent.

Les années ont passé, avec leurs belles surprises : l’Azur Quartet devenant Quintet pour le chatoyant et très inspiré «Mosaïc Man» – s’il n’en restait qu’un… serait-ce celui-là ? – et «Strings’ Spirit» où les cordes de la contrebasse se frottent à d’autres cordes, celles d’un orchestre classique natif de Bretagne. Mais la route est longue, si longue et il fallut bien remettre l’ouvrage sur le métier avec la création d’un combo explosif à géométrie variable, le Strada Sextet (devenant quartet de temps en temps) avec François Corneloup (saxophone baryton), Sébastien Texier (saxophone alto, clarinettes), Manu Codjia (guitare), Gueorgui Kornazov (trombone) et Christophe Marguet (batterie). On appréciera une fois encore la référence cinématographique, comme en écho à son actualité de l’époque puisqu’au moment de la publication de «(V)Ivre», premier opus de ce nouveau groupe à fort potentiel revendicatif, une formation militante en quelque sorte, Henri Texier composait la musique de «Holy Lola», le beau film de Bertrand Tavernier. Mais le Holy Lola, c’est aussi une formation, un Big Band quatre étoiles dont le cœur est le Strada Sextet, auquel viennent unir leurs forces quelques modestes artificiers du calibre de Dominique Pifarely, Bruno Chevillon, François Merville, Vincent Courtois ou… Louis Sclavis, toujours et encore ! Rien que ça ! Une incomparable «dream team» qui donna un magnifique concert à La Cigale au mois de novembre 2004. Souvenir impérissable, j’y étais, à quelques mètres du réalisateur !

L’année 2007 est vite arrivée et si elle fut l’occasion d’une bien belle «Alerte à l’eau» proclamée par la Strada Sextet, je la garde en moi comme celle où, ayant entrepris un long entretien avec le monsieur pour le compte du magazine Citizen Jazz, je connus le plus bel ennui technologique qu’un apprenti journaliste puisse redouter et qui me valut, là est le plus important après tout, d’apprécier la gentillesse d’Henri Texier, qui mit un point d’honneur à me consacrer tout le temps nécessaire à la restitution d’une «interview évaporée». J’ai déjà raconté ces mésaventures en long et en large… rien ne vous interdit de les (re)lire si le cœur vous en dit. Voyez plus loin au paragraphe «En bonus», je vous y indique le chemin !!!

En scène : Lunéville, 8 février 2008

Le théâtre de la Méridienne à Lunéville ne manque vraiment pas de charme, c’est peu dire. Car cette petite ville lorraine, à peine distante de quarante kilomètres de la mienne, m’est finalement assez inconnue et ce n’est pas sans un vrai bonheur que je fis ce soir-là la découverte d’un magnifique écrin, un théâtre à l’italienne, où se produisait le Strada Quartet d’Henri Texier. Le public, beaucoup moins clairsemé que lors des derniers concerts auxquels j’avais pu assister à Nancy (une petite trentaine de personnes, rappelons-le, pour les prestations de Laurent Coq et de Nico Morelli une semaine plus tôt…), semble moins composé des habituels clients de cette musique que d’habitants venus là passer un moment un peu différent, tous âges et catégories sociales confondues semble-t-il. Et c’est tant mieux. Il reste encore un peu d’espace pour la curiosité et la découverte… J’aurai au moins la faiblesse de le croire. Il existe , ici ou là, quelques forces motrices capables d’extraire une partie de mes compatriotes de leur chloroforme télévisé…

En l’absence de Gueorgui Kornazov et de François Corneloup, deux musiciens hautement dosés en lyrisme et inventivité, il va sans dire que le Strada doit concentrer ses forces et tendre sa musique comme la corde d’un arc pour en préserver toute l’énergie. Pari gagné une fois encore avec ce concert dont le répertoire puise très largement dans son dernier opus et dont l’entame, pas encore enregistrée celle-là, s’appelle «Work Revolt Song». Une belle manière d’annoncer clairement la couleur : Henri Texier met sa musique au service des causes les plus nobles et ne mâche pas ses mots ni ses notes. A cet égard, la suite composée de «Sacrifice», «SOS Mir» et «Sacrifice d’Eau» est exemplaire et donne toute la démesure d’une formation qui ne se repose pas sur ses nombreux lauriers. Mais, toujours attentif à son public, le Maître des Cordes nous accordera deux pauses empreintes au répertoire du Red Route Quartet (une déclinaison du Strada Quartet qui revisite depuis quelque temps les standards et qui pourrait bien enregistrer un jour ou l’autre, croisons les doigts, de belles «Love Song Reflections») : «I Love You» de Cole Porter et «God Bless The Child» de Billie Holiday pour nous apaiser, un peu. Une heure et demie de musique intense, généreuse et lyrique. Quatre-vingt-dix-minutes essentielles.

Dans un récent numéro de Jazzman, on peut lire qu'Henri Texier explique qu’alors qu’il était en voyage à Londres, il vit un panneau de signalisation «Red Route», ce qui signifie «Axe rouge» et par là-même «Interdiction de stationner», donc obligation d’avancer. «Je me suis dit que c’était un beau nom pour un groupe». Un bien beau nom en effet, exact reflet de la démarche artistique d’un grand monsieur que je me devais de saluer, une fois encore. J’avais des milliards d’autres choses à vous dire à son sujet mais après tout, qu’importe… Ce sera pour une autre fois, pour une autre étape sur l’axe rouge d’Henri Texier.

A bientôt donc, cher Henri, et encore merci !

En rayon

Une tentative de discographie (non exhaustive)

1969 – Phil Woods & His European Rhythm Machine Live at the Montreux Jazz Festival
1972 – Total Issue (quasi impossible à trouver, hormis en 33 tours et… hors de prix ! Si quelqu’un possède cet enregistrement…)
1976 – Henri Texier : Amir
1977 – Henri Texier : Varech
1979 – Henri Texier : A cordes et à cris (NB : ces trois disques ont été réunis en un double CD appelé « Le Coffret JMS »)
1979 – Humair, Jeanneau, Texier : HJT
1980 – Humair, Jeanneau, Texier : Akagera
1983 – Henri Texier Quartet : La Companera
1986 – Henri Texier Quartet : « Paris – Batignolles »
1988 – Eric Barret, Aldo Romano, Henri Texier
1988 – Henri Texier Transatlantik Quartet : Izlaz
1988 – Henri Texier Transatlantik Quartet : Colonel Skopje
1990 – Humair, Jeanneau, Texier : Update 3.3 (actuellement épuisé)
1991 – Henri Texier Trio : The Scene is Clean
1993 – Henri Texier Azur Quartet : An Indian’s Week
1995 – Henri Texier Sonjal Septet : Mad Nomad(s)
1995 – Romano, Sclavis, Texier : Carnet de Routes
1997 – Henri Texier : Respect
1998 – Bagad Man Ha Tan & Henri Texier : Doue Lann
1998 – Henri Texier Azur Quintet : Mosaïc Man
1999 – Romano, Sclavis Texier : Suite africaine
2000 – Henri Texier : Remparts d’argile
2002 – Henri Texier Azur Quintet : Strings’ Spirit
2004 – Tchangodei & Henri Texier : Don't Be A Half Shell
2004 – Henri Texier Holy Lola Orchestra
2004 – Henri Texier Strada Sextet : (V)Ivre
2005 – Romano, Sclavis, Texier : African Flashback
2007 – Henri Texier Strada Sextet : Alerte à l’Eau

En écoute

Un petit cadeau… Quelques mois avant l’enregistrement de «Mosaïc Man» (nous étions alors au mois de février 1998), l’Azur Quintet enregistra quelques titres préparatoires à la réalisation du futur album, unanimement salué par la critique. Cette première session ne fit l’objet d’aucune édition, à l’exception de quelques exemplaires d’une cassette qu’Henri Texier lui-même eut la gentillesse de m’offrir. On y trouve six titres, dont cinq firent l’objet d’une nouvelle et définitive version sur le disque, ainsi qu’un sixième intitulé «Marcello Mastroianni», en hommage au grand acteur italien. Cette composition, qui avait trouvé sa place l’année précédente sur l’album «Respect», ne fut pas intégrée au final sur «Mosaïc Man». C’est donc avec le plus grand bonheur que je vous propose de la découvrir ici…





“Marcello Mastroianni”, par l’Azur Quintet d’Henri Texier, enregistré en février 1998.

En bonus

Un peu de lecture supplémentaire s'il vous reste encore suffisamment d’énergie pour me lire…
- l’article que j’avais consacré à Henri Texier pour le magazine Citizen Jazz au printemps 2007 : Henri Texier à cordes ouvertes ;
- la trilogie qui relate mes mésaventures technologiques lorsque lors de la réalisation de cet article : Traque au trac, Mini disc et maxi poisse, Le retour du jeudi ;
- un article consacré à un concert du Strada Sextet en avril 2005 : l'ami Henri.

Merci à Madame Maître Chronique pour son portrait au crayon et au fusain.

mercredi 27 février 2008

Setna, c’est plus fort que soi…

Surtout, ne pas se tromper d’histoire ni même commettre l’erreur consistant à attendre de ce disque une quelconque réplique à l’éruption incandescente et néanmoins kobaïenne de Magma. Au risque d’être fort déçu.

Parce qu’au vu du pédigrée de Nicolas Candé – leader, compositeur, batteur de Setna né voici quelques années, en évolution depuis 2004 et qui publie aujourd’hui «Cycle I», premier album du groupe – un musicien qui connaît son Christian Vander illustré sur le bout des doigts, on serait facilement tenté de croire que la musique de ce jeune normand et de ses amis va s’inscrire dans la droite lignée d’un groupe bientôt quadragénaire, qui l’a forcément hanté depuis sa jeunesse, ce qu’il sera le premier à reconnaître.

Une attente pour certains d’autant plus marquée que quelques indices supplémentaires pourraient laisser deviner une filiation directe avec leur groupe chéri : présence de James Mac Gaw, guitariste de Magma sur «Unité», très belle composition finale du disque ; diffusion de l’album sur un label dont le nom, Soleil Zeuhl, est en soi une vraie revendication artistique à visée magmaïenne ; choix de couleurs sonores dont la peinture en évoquera d’autres, avec la mise en avant d’un voire deux Fender Rhodes, d’une basse grondante (qui évoque parfois celle du Jannick Top de «Köhntarkösz» sur la composition «Connaître» mais aussi, reconnaissons-le, celle de Hugh Hopper dans les premiers albums de Soft Machine), et d’un drumming polyphonique (mais d'une remarquable discrétion, jamais le batteur ne cherchant à écraser le reste du groupe) ; paroles chantées dans une langue inconnue aux intonations mystérieuses (dont la douceur féminine évoque cependant plus l’Ellul Noomi que le guttural et viril kobaïen). Sans parler d’une prochaine participation du groupe à un prochain hommage à la musique de Christian Vander (la réalisation d’«Hamtaï !» n’ayant pas donné pleine satisfaction à son initiateur, ce dernier remet le couvert et envisage une réplique où la plupart des participants seront de retour pour un étrange bis, pourquoi pas après tout...).

Et pourtant… Durant une heure, là où Magma crache une lave brûlante et multiséculaire et vous serre à la gorge, Setna vous embarque pour un voyage en eaux calmes, où l’obscurité de la nuit sur l’océan cède petit à petit la place aux lueurs du jour, sans que jamais le bateau ne soit menacé de chavirer. On pourrait souhaiter une tempête, une houle menaçante, on pourrait désirer le danger, la peur… Vraiment ? Car si le vent souffle parfois dans les voiles de cette embarcation, jamais celle-ci ne semble menacée de se retourner et de précipiter ses passagers vers les profondeurs. Et celui qui est du voyage ressent très vite les bienfaits d’une respiration à pleins poumons.

Les forums de musique dite progressive – je ne sais pas vraiment ce que recouvre cette expression un peu désuète mais c’est ainsi que souvent ils se dénomment – bruissent ici où là d’une certaine déception : ce disque serait trop «mid-tempo», un peu trop monocolore, pas assez ceci, trop cela… Mais, plutôt que de minauder, ne conviendrait-il pas ici de lancer un appel général et durable à l’écoute réitérée ? Qu’on pourra appliquer à toutes formes de musiques d’ailleurs en cette ère de zapping permanent où tout doit être dit en quelques instants… Parce s’il est effectivement très aisé de passer à côté de la musique de Setna au premier coup d’oreille – on me pardonnera cette drôle de formule – il semble bien que son piège délicat se referme assez vite sur vous dès lors que vous aurez opté pour la solution consistant à y revenir et à vous donner le temps de laisser s’installer en vous ses nuances subtiles. Retenue, sobriété et sincérité : tels sont peut-être trois des maîtres mots de la démarche artistique de Nicolas Candé.

Tentez l’exercice, très simple, consistant pour commencer à vous concentrer exclusivement sur son jeu de batterie : goûtez les caresses toutes en retenue sur les cymbales, guettez ce drôle d’instant qui précède la frappe sur les peaux, les frisés délicats sur la caisse claire… Il y a là tout le travail d’un musicien inspiré et conscient (et pour le connaître personnellement, je peux vous assurer que l’homme est au quotidien en parfaite harmonie avec l’artiste) qui mérite d’être souligné. Une fois opérée cette première découverte, vous n’aurez que le choix de prêter une oreille nouvelle aux entrelacs savamment tissés par le Fender Rhodes et le minimoog, à goûter aux volutes apaisées d’un saxophone soprano jamais hurlant mais dense cependant («Intuition» ou «Connaître») ; peut-être confondrez-vous le chant de Setna avec celui des sirènes, peut-être serez-vous heureux de vous laisser emporter par le chorus rageur de James Mac Gaw dans «Unité» qui emmène ses compagnons d’un jour vers des contrées qui évoquent sur la fin le meilleur de Santana, à l’époque du mystique et indémodable «Caravanserai».

Peut-être… C’est tout le mal que je vous souhaite.

D’un point de vue «philosophique», il est bon aussi de préciser que Setna n’est pas Magma non plus, loin s’en faut me semble-t-il : là où Christian Vander prône une sorte de dissolution verticale du moi qui doit «s’évanouir dans l’espace» de la célébration d’un être supérieur omniscient devant lequel l’individu n’est rien, la quête de Nicolas Candé est plutôt intérieure et vise au contraire un accomplissement personnel, elle dessine un chemin pour l’individu qui donne son sous-titre du disque : de la pénombre à la conscience. Musique de l’éveil et de la lumière, la mélodie de Setna vous prend par la main plus qu’elle ne vous désigne comme un terrien condamné.

Et puis… Faut-il finalement se lancer dans le jeu des comparaisons et des filiations ? S’il est vrai qu’on dessine d’autant mieux l’avenir qu’on connaît parfaitement son passé et ses origines, la musique de Setna, bien qu’héritière d’autres courants – parmi lesquels, à ne jamais oublier, ceux de l’Ecole dite de Canterbury avec ses groupes somptueux que furent Hatfield & The North ou bien National Health – existe en elle-même et se révèle des plus prometteuses.

Souhaitons à Nicolas Candé et ses complices un beau et long voyage. A chacune de leurs escales, nous nous proposons d’être présents pour les écouter nous raconter leurs aventures.

Setna
Nicolas Candé : batterie ; Christophe Blondel : basse ; Florent Gac : Fender Rhodes ; Nicolas Goulay : Rhodes et minimoog ; Guillaume Laurent : saxophone soprano ; Natacha Jouët : voix.

Pour en savoir plus sur Setna : http://sesame7.free.fr




En écoute : "Ombres", extrait de "Cycle I" de Setna

mardi 19 février 2008

Volcan en éruption

Mythes et Légendes Epok 4Après une dizaine d’années durant lesquelles le groupe Magma avait connu une étonnante stabilité dans sa formation – on se souvient des multiples bouleversements des années 70 et de l’incroyable carrousel de musiciens hors normes ayant intégré la secte des hommes en noir tels que Jannick Top ou encore un Didier Lockwood tout juste sorti de l’adolescence – la bande à Christian Vander va devoir une fois de plus se recomposer et entamer, c’est tout le mal qu’on lui souhaite, une nouvelle étape dans sa désormais longue vie (on annonce une célébration de son quarantième anniversaire pour le mois de février 2009 au Casino de Paris).

Stella Vander m’a en effet fait part au téléphone ce week-end du départ assez brutal du pianiste Emmanuel Borghi (compagnon de musique de Christian Vander depuis 1987, ce qui en fait l’un de ses plus valeureux acolytes), aussitôt suivi de celui de sa femme Himiko Paganotti et d’Antoine, frère de cette dernière, tous deux chanteurs de Magma depuis pas mal de temps déjà.

Une séparation qui intervient au moment où le groupe est en studio pour l’enregistrement de son prochain opus, « Ëmehntëht-Rê » qui sera à considérer comme un disque charnière dans la mesure où il bouclera la deuxième trilogie majeure de Magma, dont les deux premiers volets ont pour nom « K.A », publié en 2004 bien que composé plus de trente ans auparavant, et « Köhntarkösz », daté lui de 1974 ! Et qui impose au groupe la nécessité d’opérer au plus vite un recrutement de qualité, sachant que des concerts se profilent et que le temps file à la vitesse de l’éclair. Parce qu’il faut avancer, toujours. Selon Stella, Christian semble plus que jamais décidé à poursuivre l’aventure et c’est tant mieux.

De façon plus générale, il semble bien que Magma vive actuellement un moment très particulier dans son évolution : Seventh Records vient de publier « Epok 4 », le quatrième et ultime DVD de la série « Mythes et Légendes » qui nous offre cette chance incroyable de rassembler dans le contexte intimiste et chaleureux du Triton l’essentiel de la discographie de Magma, interprétée en 2005 tout au long d’une série de vingt concerts. Unité de temps, unité de lieu, unité humaine, ne cherchez pas plus loin : si vous deviez vous lancer à l’aventure de la découverte de cette musique « Zeuhl », vous seriez fort bien inspirés d’en commencer par le visionnage intégral et chronologique. Tout y est : des premiers albums avec leurs arrangements de cuivres, suivis de la première trilogie « Theusz Hamtaahk » incluant l’hymne « Mëkanïk Destriktïw Kommandöh » jusqu’à ce phénoménal et incantatoire « Zëss » dont l’interprétation chantée par un Christian Vander délaissant pour un temps peaux et cymbales est d’une intensité remarquable, dans une captation fort réussie et dynamique qui est à mettre en particulier au crédit du jeune Marcus Linon, fils de Stella et de son mari Francis. Parce que Magma, il faut le savoir, c’est toujours, de près ou de loin, une sacrée histoire de famille.

Un moment crucial, oui, parce qu’avec ces enregistrements enfin réunis qui semblent fixer pour l’avenir un répertoire parfois délivré à son public dans un désordre pas forcément contrôlé entre 1970 et 1981, parce qu’avec ce prochain disque qui, aux dires de Christian Vander, clôt un cycle important, on n'est pas loin de penser qu’une nouvelle direction va peut-être s’imposer à celui qui dit n’être pas le propriétaire de sa musique mais simplement son récepteur. Et l’on veut croire que le renouvellement de la formation, bien que fruit d’un conflit humain et par conséquent non souhaité à l’origine, pourrait être le vecteur d’une dynamique et d’une transformation des couleurs de ce groupe à nul autre pareil. Qui cherche, toujours et encore, comment tracer ce chemin unique tout au long duquel nous avons été – et sommes toujours – nombreux à crapahuter, fidèles, râleurs parfois, exigeants souvent mais toujours prêts à être de la fête, oublieux quand il le faut des « facéties philosophiques » d’un Vander parfois habité d’idées sombres mais jamais tricheur sur scène, où il s’offre à son public comme s’offrait lui-même son maître en musique, John Coltrane.

Coltrane, encore et toujours, qui fait son retour dans le répertoire du groupe puisque, tout récemment, Magma interprétait sur scène le magnifique « Lonnie’s Lament » du saxophoniste, ré-arrangé par le vibraphoniste Benoît Alzary, une nouvelle recrue dont l’arrivée dans le groupe constitue un incontestable enrichissement.

Christian Vander fête cette semaine son soixantième anniversaire : souhaitons-lui une prochaine décennie de musique habitée et hautement dosée en énergie vitale. Souhaitons-lui aussi de conserver toute sa force qu’on voudra imprégnée d’une sagesse que lui confère désormais son expérience. On sait que jamais l’homme ne connaitra l’apaisement, mais on devine qu’il a encore beaucoup à nous dire.

Et nous serons là pour nous émerveiller, comme à chaque fois.