dimanche 21 juin 2009

Kurt... mais bon !

A chœur et à voix

Voici la septième édition du collectif de blogueurs né sous la férule de notre ami Z. Ce rendez-vous trimestriel tombe, et ce n’est pas un hasard, le jour de la Fête de la Musique. Et même si cet événement semble petit à petit se vider de son essence, il n’en reste pas moins qu’une séance d’écritures parallèles s’imposait aujourd’hui. Nous avons choisi un thème commun, celui de la voix et des chanteurs (ou chanteuses) sans nous imposer d’autres contraintes. Ici, il sera question d’un sacré bonhomme : monsieur Kurt Elling, et plus particulièrement d’un album inoxydable : Man In The Air.

Cette histoire est aussi, et surtout peut-être, celle d’un processus d’éducation qui n’a pas suivi son cours normal. Il y a dans tout cela comme une réjouissante inversion, qui devrait convaincre tout parent de ne jamais désespérer de ses enfants. Quel rapport avec le sujet qui nous occupe aujourd’hui ? Laissez-moi le temps de vous expliquer… Peut-être parmi vous se trouve-t-il des humains qui ont la chance d’être père ou mère et qui considèrent comme logique que la transmission de la connaissance se fasse avant tout dans un sens descendant, celui qui va de l’expérience parentale vers ce terreau très fertile et spongieux qu’est l’enfance. Les enfants apprennent de leurs parents, c’est normal, il en a toujours été ainsi. Ne croyez pas cependant que cette belle mécanique éducative puisse ne jamais connaître d’inflexion. car vient un jour où, imperceptiblement, vous percevez comme un début de modification du trajet usuel. Ainsi, alors que vous vous piquiez depuis trente ans de parler un bon anglais, celui qui vous avait valu une note maximale au baccalauréat, vous devez admettre que les mots ne vous viennent plus aussi naturellement qu’au temps de vos années lycée, pas plus que la construction des phrases dont vous êtes certains qu’elles sont bien plus complexes qu’autrefois. Alors vous considérez le cas de votre fille, entre temps devenu experte en ce domaine, et vous l’interrogez pour savoir comment elle traduirait au mieux tel ou tel terme. Pire encore : ayant une phrase ou tout un texte à traduire, vous vous avouez qu’il est beaucoup simple de lui demander d’exécuter la tâche, sachant qu’elle vous rendra une copie parfaite, quand la vôtre n’aurait été qu’approximative et source de questionnements à n’en plus finir. C’est un peu comme si vous n’étiez plus totalement un père : ces rejetons en savent plus que vous… C’est pareil pour la musique : vous avez passé un nombre déraisonnable d’heures, depuis votre enfance, à écouter des disques, vous forgeant une culture taillée dans un pragmatisme sincère. Un compost intérieur dont vous revendiquez fièrement la paternité, même si vous n’en ignorez pas la drôle de composition. N’empêche, cet engrais-là, vous l’avez façonné minutieusement, avec le temps comme premier allié. A cinquante balais, vous vous dites que le bilan n’est pas si désastreux : vous avez vécu les heures chaudes des seventies, celles du rock, du rock progressif, du jazz-rock anglais. Plus tard, les circonstances vous auront appris les beautés d’autres musiques, beaucoup plus anciennes (que vous aurez peut-être entendu définir comme classiques) ou au contraire prétendues contemporaines. Un chemin doré, dont les victimes des piètres années 80 ne peuvent imaginer la richesse, au point que bon nombre de très jeunes gens viennent y puiser leur inspiration, aujourd’hui plus que jamais. Un beau jour, vous aviez à peine plus de 25 ans, vos tympans ont été vitrifiés par le saxophone de John Coltrane jouant « My Favorite Things » en octobre 1960. Comme un explorateur, vous avez fourré méthodiquement le nez dans le moindre recoin de sa discographie, y trouvant une pépite dans chaque cavité et vous savez qu’en touchant du doigt ce trésor, vous vous êtes compliqué votre tâche future en prenant le risque de ne jamais en retrouver l’équivalent contemporain. Au risque d’être gagné, souvent, par un sentiment de déception. Comment dire plus et mieux que « Love » ou « Joy », extraits des First Meditations For Quartet ? Votre fils, dont les oreilles n’ont pu être épargnées par cette boulimie quotidienne, a contracté un drôle de virus, celui qui fait de lui un Musicien et déclare ne savoir rien être d’autre. Le voilà qui empile toutes sortes de saxophones dans sa chambre, alto, ténor, soprano… Même la flûte et la clarinette trouvent leur place parmi ses outils de travail, poussées peu de temps après par manque de place par une bizarrerie électronique appelée EWI. En attendant, certainement, d’autres congénères… Et voilà même qu’il se paie le luxe de vous faire découvrir des artistes dont vous ignoriez l’existence. Lui qui, si jeune, il n’avait alors que 19 ans, avait glissé sur votre platine une galette signée d’un chanteur à la voix presque rabelaisienne. Et vous avait laissé interloqué…

Man In The Air, disque rouge et flamboyant enregistré par Kurt Elling pour le label Blue Note, excusez du peu. La belle claque ! Vous tombez instantanément sous le charme de sa reprise de « Minuano », aérienne comme l’était la version originale de Pat Metheny. Quelle voix ! Chaude, puissante, une mise en place de fer, ce type-là n’est pas comme les autres… car s’il est vrai que le jazz a enfanté beaucoup de chanteuses depuis le début de son histoire, il n’en va pas de même pour les chanteurs, beaucoup plus rares au fil des décennies, même si quelques uns vous viennent à l’esprit dans la longue liste de ceux qu’on vous a dressée : non sans avoir préalablement fait passer aux oubliettes les Peter Cincotti ou Michael Buble, trop tendres pour ne pas dire insipides, vous pensez à Nat King Cole, Cab Calloway, Franck Sinatra, Johnny Hartmann, et plus récemment Al Jarreau, Bobby McFerrin l’inimitable ou l’hyper sensible David Linx. Mais ce Kurt Elling, c’est quand même un sacré bonhomme !!! Man In The Air, enregistré en 2003, vous donne à entendre une autre reprise pas piquée des hannetons : les premières mesures de « Time To Say Goodbye » ne vous sont pas étrangères en effet… Bon sang mais c’est bien sûr, voilà que ce type s’attaque à Weather Report, et plus précisément à ce beau thème de Joe Zawinul appelé « A remark You Made », qu’on trouve sur l’album Heavy Weather, dans la foulée de ce succès planétaire que fut « Birdland ». Une reprise habitée, chaleureuse, une mélodie sur laquelle ont été comme déposés des mots qui paraissent lui avoir appartenu depuis toujours (je précise ici que « A Remark You Made » est une composition instrumentale).

Et puis… l’impensable ! Sur les notes de la pochette, vous avez lu : « Resolution ». Attendez, ce type n’a quand même pas osé ! LE « Resolution » de Coltrane, l’un des mouvements de A Love Supreme, l’album OVNI ? Pas de doute, Kurt Elling s’est attaqué à ce monument, sans le moindre complexe. Il a inventé des phrases qui viennent épouser le thème en toute liberté et… réussi le tour de force consistant à écrire des paroles œcuméniques sur le chorus de saxophone, convoquant toutes les religions à une grande Fête, sans qu’un seul instant on ne soit tenté de crier au blasphème. C’est un pur moment de magie.

Comme tout le disque, d’ailleurs. Celui d’un chanteur virtuose de son propre instrument, cette voix qui vous emporte, en un grand souffle bienfaiteur.

Ah, Coltrane, quand tu nous tiens… Après ce brillant numéro d’équilibriste qu’était l’écriture d’un texte sur le chorus de « Resolution », Kurt Elling récidive aujourd’hui et revisite une fois encore l’univers du saxophoniste. Car, en effet, comment ce chanteur pouvait-il ne pas être sensible à ces instants magiques enregistrés en 1963 et qui donnèrent naissance à l’un des plus beaux disques de l’histoire du jazz, John Coltrane & Johnny Hartmann ? Qui n’a jamais prêté un bout d’oreille à « Autumn Serenade », « Lush Life » ou tout autre des six chansons du disque (une septième, « Afro Blue » fut enregistrée, mais malheureusement pas publiée…) se prive d’une page essentielle de l’histoire du jazz et ne peut comprendre comment, fatalement, cette parenthèse enchantée devait hanter Kurt Elling. Et le chanteur, lui, va faire beaucoup plus qu’évoquer ce disque majeur : avec Dedicated To You, il nous offre une reprise intégrale de l’album à laquelle il ajoute d’autres ballades immortalisées par John Coltrane (comme « They Say It’s Wonderful » ou « It’s Easy To Remember »). L’album est dans les starting blocks, sa sortie étant annoncée pour la fin du mois, c’est-à-dire… maintenant. Je file l’acheter sans attendre. Ne bougez pas, je reviens pour vous en parler ! A tout de suite… Et encore merci à Mad Jazz Boy !

Discographie de Kurt Elling
Ce texte est écrit autour de ma rencontre avec le disque Man In The Air. Mais, on s’en doute, Kurt Elling en a bien d’autres à son tableau de chasse. Vous pouvez lui faire confiance, c’est du haut vol…
1995 – Close Your Eyes (Blue Note)
1997 – The Messenger (Blue Note)
1998 – This Time It's Love (Blue Note)
2000 – Live In Chicago (Blue Note)
2001 – Flirting With Twilight (Blue Note)
2003 – Man In the Air (Blue Note)
2007 – Nightmoves (Concord)
2009 – Dedicated To You (Concord)

En écoute, un extrait de « Resolution »





En plus : les autres textes du Z Band
« God - king above all other gods - lead us now, so we can walk wherein the prophets said that we would trod.
Buddha - tell a sutra like a spell - teach us well to answer silence with the calling of bells.
Allah - bring us to a good alarm - subjugate our wills to answer you like a mighty arm.
Elohim is a pillar of light in the dark and leading all his people to light (for He's the king of the fire).
He brings the fire into everything that's living on earth, in the sun, in the stars.
Take a spark of it - deep within you - put it to the test - it will do the rest -
I confess - It will be like climbing up Mount Everest - I can't express the view from there - but it's for you to follow through.
Lama - show the Power's bright array - bless the climb, and settle peace upon the universe's dark display.
And Jesus - remember every promise made - Present yourself in the middle of the prayers that we say.
Vishnu - preserve us all along the way - Keep us clear of the final thunderbolt of the judgement day.
Hear me - Hear what I - what I ask for today - Fathers.

Way off at the far leftern shelf of the world - up in a house right on the edge of everything - where the time is tumbling in a vortex - the nexus of timetable tides - in the final lighthouse at shining earth's ending - at the spinning of the finishing of sweeping time - driving silence like a stampeding careening wash in charging advance digging the sound of passing everything away into the secret of eternity's pivot dance breaking down crashing doorways - bashing through dreamplace - smash, unlash, efface - everything goes to the open mouth of Kali-ma - where the vault of heaven opens a witness as lonely as forgotten tears keeps up a vigil watching all - even light - go out one witness - one child digging the slaving wheel of meat spitting out - taking up - everything - by the roots pulling out - the lot of what has passed into the past, like a dream. She knows what is gone - gone over - everyone that is done - and unbegun and starting from the super-microcosmic no bug all the way to super-huge galactic suns - and she knows the beginning - is coming in the sweep at the end of all. Even gods have passed over, away. Then, one day the shadow of a priest on the horizon appeared.
He wasn't taken up into the swirling.
He walked with purpose, all the while digging his heels into the bedrock like a man.

But as he came into view the witness saw his eyes were crying.
Tears like blood fell to earth - as he watched heaven disappear in the void - up the drain into the paraboloid - realizing it all - everything -everywhere -into his eyes - seeing that all - he had beloved - went out of itself and away - here in this last ever surge of a day tearing all meaning away - and to the witness's indifference he had this to say: "I know about birth. I know about death, and how the light goes out of men - the life departing – powerless giving it up - but in the vast indifference I invent a deeper meaning.
I'm the one who will say 'use the will every day or go mad trying - go to war against the impotent side of living.
Use every power you're given to stand and act like a man.
And pray -- every day to every god - strike the bowl of heaven and the ringing will become a law.
Build - bridges where you need to go - bring the fire of enlightenment here to life below.
Speak - mercy to the things you meet - listen up to hear the whispering of the blood you bleed.
Stay awake - no mistake - dance the dream awake - and awake. »

dimanche 15 mars 2009

John Remembered

Cordes et âmes...

Je ne tricherai pas : ce texte, publié dans le cadre de la production trimestrielle du Z Band, n'est pas inédit. Je l'avais écrit à l'automne dernier sur mon blog (voir ici l'autre version), sans savoir que son sujet serait celui de notre rédaction collective du printemps 2009. Deux solutions s'imposaient à moi : passer la main, pour une fois, ou refiler le truc, mine de rien, en jouant au type qui a encore pondu un texte interminable avec plein de phrases longues, de tirets et de points virgules (car contrairement aux apparences, le Maître Chronique, le vrai, le seul, celui des digressions à connotation proustique, est vivant, plus que jamais. Il a juste décidé d'appliquer une politique de parcimonie contrôlée dans la publication de ses notes à tiroirs. Rigueur oblige). Mais en réalité, je suis un type honnête, alors je confesse ma temporaire paresse qui me pousse à un lâche copier / coller. Quoique... Je n'ai pu m'empêcher, en relisant ma prose, de procéder à quelques révisions et augmentations, ce qui me déculpabilise un tantinet. Alors voici venu le temps de passer à l'action : le sujet du jour, ce sont les guitaristes et la guitare. Nous avons résumé notre projet sous le beau titre de « Cordes et Âme ». Je pouvais par conséquent difficilement oublier que j'avais déjà raconté mes petites histoires au sujet d'un musicien exemplaire : John McLaughlin, qui a quant à lui bien plus d'une corde à son âme. Et parce que je sais que vous ne rechignez pas au butinage sur la toile, je n'ai pas hésité à émailler mon propos de quelques liens à suivre, si vous le voulez bien... Soyez courageux, ce n'est qu'un bon moment à passer !


Je me suis plongé voici quelque temps, c'était au cours de l'automne dernier, dans la discographie très fournie d’un grand monsieur : John McLaughlin, dont la carte de visite, qui s'apparenterait plutôt à un who's who de la musique jouée depuis plus de quarante ans de par le monde, parle d’elle-même. Connu d’abord pour sa participation à l’aventure de Miles Davis - en particulier sur ces albums majeurs que sont In a Silent Way et Bitches Bew - à la fin des années 60, mais aussi à celle du Lifetime du batteur Tony Williams, ce guitariste virtuose a mis sur pieds une formation aujourd’hui presque mythique (en fait, ce qualificatif est idiot, je m'en rends compte, je veux dire par là que ce groupe, en particulier sa première mouture, celles des années 1970 à 1973, continue de me fasciner et que le quintette que McLaughlin avait formé avec Jan Hammer aux claviers, Jerry Goodman au violon, Rick Laird à la basse et Billy Cobham à la batterie semble toujours autant illuminé par la grâce), le Mahavishnu Orchestra, dont l’irradiation maximale (et la nôtre surtout) s’est produite entre les années 1971 et 1976, avant que son fondateur choisisse de s'éloigner d'un gourou un peu envahissant pour se tourner vers d'autres horizons, tout aussi propices à la méditation. Sa grande période créative suivante fut celle de l’ouverture vers la musique indienne : la naissance de Shakti au cours de la seconde moitié des années 70 en est un témoignage vibrant et unique, revivifié bien plus tard sous le nom de Remember Shakti. Une expérience unique que je vous invite très vivement à découvrir. Apprenez à plonger dans ces heures de musique qui semblent jouées en un continuum féerique, dans un étirement rythmique et hypnotique qui en dit long sur les trésors de vie intérieure qui l'habitent, pour mieux nous les offrir, aux antipodes de nos habitudes occidentales qui, elles, semblent courir après un temps frappé au sceau de l'urgence. Avec Shakti, la musique s'installe, elle s'expose en circonvolutions magiques et la confrontation de John McLaughlin avec ses pairs indiens est la source de vrais moments de grâce, où l'âme semble guider les doigts des musiciens. Il faudrait aussi parler de ce guitar trio parfois houleux mais extrêmement lumineux – une virtuosité à six mains qui fut l'objet de pas mal de critiques pas vraiment justifiées et qui nous laissa un disque splendide : Friday Night In San Francisco – avec Al Di Meola et Paco De Lucia, sans oublier l’hommage à John Coltrane que John McLaughlin rendit en 1973 en compagnie d'un Carlos Santana (Love Devotion Surrender) qui venait de publier ce qui reste peut-être son meilleur disque, Caravanserai, puis beaucoup plus tard en 1995 avec After the Rain, ni la belle collection d’albums en compagnie des plus grands (Trilok Gurtu, Elvin Jones, Dennis Chambers, Joey De Francesco, ...). Âgé aujourd’hui de 67 ans, John McLaughlin le Capricorne (voilà ce qui nous relie, en fait, lui et moi) est toujours sur la brèche : en témoigne 4th Dimension, sa formation actuelle où officie Hadrien Féraud, un jeune bassiste français qui fêtera cette année ses 25 ans et Floating Point, le dernier disque du groupe.

Homme d’une élégance toute britannique – on voit ici que malgré certains écrits de l'an passé et particulièrement ma Sonate Alpestre, je continue de penser qu’il reste parmi nos voisins d’Outre-Manche des hommes et des femmes qui méritent mon admiration – John McLaughlin m’a en outre fait un jour un très beau cadeau. Remontons un peu le cours du temps et arrêtons le calendrier des souvenirs au lundi 6 juillet 1992… Nous sommes dans les Vosges, plus précisément en la jolie petite ville de Vittel qui organisait en ces temps reculés, chaque été, un festival de guitare (aujourd’hui disparu, faute d’argent, de public et de soutien des collectivités locales... ce qui, à l'heure de la récession mondiale que nous connaissons, paraît nous renvoyer à une époque proche de l'Antiquité, il n'est que de voir les municipalités qui se pressent aujourd'hui pour fermer les robinets à toute dépense risquant de se voir apposer le label culturel, débarrassons-nous vite de tous ces saltimbanques si nous ne voulons pas creuser la dette, creuser la dette, creuser la dette... mais au fait, l'abime ne se trouverait-il pas au tréfonds du cerveau de certains de nos élus ?) où se côtoyaient quelques têtes d’affiches internationales et d’autres, moins en tête et plus locales. On y a vu Carlos Santana, Larry Corryel, Mike Stern… et beaucoup d’autres au rang desquels John McLaughlin et son trio de l’époque (Trilok Gurtu aux percussions, Dominique Di Piazza à la basse). En cette fin d’après-midi, Madame Maître Chronique et moi-même arpentions les deux ou trois rues qui forment le centre de la ville (allez vous y promener un jour et promettez-moi de vous livrer à un exercice très instructif : comptez le nombre de salons de coiffure... Vous verrez, vous serez étonnés) et c’est en nous approchant du Palais des Congrès, lieu du Festival, que j’aperçus une silhouette qui m’était très familière : Mister John McLaughlin himself, tout juste sorti de l’exercice obligé de la balance des instruments. Ni une ni deux, je pris mon courage à deux mains – parce que je suis un faux extraverti et un vrai timide – et entrepris de l’aborder pour lui dire, en toute simplicité, combien sa musique avait été importante pour moi. Je me mis à lui parler avec une fièvre enfantine de ce Mahavishnu Orchestra en compagnie duquel j’avais passé beaucoup d’heures de musique. Ah, ce beau groupe sur lequel John McLaughlin régnait, tout habillé de blanc et qui jouait un drôle de rock mâtiné de jazz, urgent, virtuose, cérébral, voire mystique. On lui reprochait de jouer trop vite, de manquer d'âme, de vouloir gagner chaque année la course des 24 Heures du Manche (en particulier dans un magazine spécialisé aujourd'hui dirigé par le comique de service d'une émission de télé-crochet où défilent des créatures très souvent pathétiques, preuve que la roue tourne impitoyablement pour tout le monde, y compris pour ceux qui tentaient de nous faire croire à l'époque qu'ils étaient des êtres révoltés et combatifs). Balivernes, balivernes, on ne critique pas le Mahavishnu par ici : ce groupe brûlait sur scène comme sur disque, on retenait son souffle en écoutant sa musique. Tiens, j’ai même un souvenir très précis : le samedi 6 octobre 1973 (allez savoir pourquoi j’ai retenu cette date, peut-être parce que le même jour, un héros du sport français, le jeune automobiliste François Cevert, venait de se tuer pendant les essais d’un grand prix de Formule 1 de Watkins Glen à l’âge de 29 ans), la télévision (qui comptait trois chaînes exclusivement de service public – certes un peu contrôlé façon Voix de la France – à cette époque, ne l’oublions pas en notre ère de prolifération hertzienne, en voie de mise au pas toutefois) diffusait comme chaque semaine, pendant l’après-midi, un concert de rock dans le cadre d’une émission dont j’ai oublié le nom (Pop 2, peut-être. Oui, c'est ça : même que le présentateur commençait toujours par : « Salut, c'est Pop 2 ! » et vous savez quoi ? Eh bien ce type, c'est l'oncle d'un chanteur qui, lui aussi est membre du jury de cette émission dont je parle un peu plus haut. Notre monde médiatique est bien plus que petit, il est rétréci. Qu'on me rende mes idoles et qu'on expulse ces imposteurs ! Besson, au boulot !). Ce jour-là, j’ai fait connaissance avec le Mahavishnu Orchestra : autour de John McLaughlin, armé d'une somptueuse guitare à double manche et tout de blanc vêtu, officiaient des musiciens dont je ne tardai pas à apprendre qu’ils étaient de grands messieurs de la musique et qui avaient pour nom, je le rappelle au risque de me répéter parce que tel est mon plaisir, Jan Hammer, Billy Cobham, Rick Laird et Jerry Goodman : jazz électrique, musique complexe, d’une intensité stupéfiante. Je découvrais un nouvel univers, moi qui venait de gravir la paisible montagne du Grateful Dead (grâce au concours très particulier de mon gentil Arbre à Disques) et qui m’initiais depuis quelques mois à ce mouvement qu’on appelle le rock progressif (Pink Floyd, Yes, King Crimson, Genesis) ou la musique dite de l'Ecole de Canterbury (Soft Machine, Matching Mole, Caravan, Hatfield & The North, ...). Une heure de concert à tomber de joie, suivie d’une virée en ville, à grands pas comme d'habitude, pour dénicher l’album chez mon disquaire favori. Patatras ! Rien dans les bacs ! Birds of Fire ? Connais pas mon bon monsieur… Impatience et rage, il me le fallait, en plus, pour une fois, j'avais mis de côté assez de sous pour me payer un disque (eh oui, les jeunes : je parle d'un temps où l'on achetait les disques, étonnant, non ?)… ce qui fut fait quelques jours plus tard (le 19, restons précis, je ne me rappelle plus l'heure exacte, vous m'en voyez désolé), à mon grand soulagement… Il est vrai qu’à cette époque, dans une petite ville de la Meuse, si jolie soit-elle et traversée par le fleuve, il fallait beaucoup plus qu’un clic (légal bien sûr) pour se procurer certains trésors… On attendait, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, on questionnait son commerçant, on lui montrait un article paru dans Best ou Rock’n’Folk, parfois notre vendeuse favorite notait la référence sur son cahier et nous promettait d’en parler au représentant lors de sa prochaine visite. Aujourd’hui… clic, clic et clic… et deux jours plus tard, l’objet est glissé dans votre boîte aux lettres (enfin, ça dépend du facteur tout de même : y a les méthodiques qui passent le carton sans dégât, d'autres qui massacrent un peu l'emballage en prenant un air dégagé, d'autres enfin qui renoncent et vous laissent un petit mot vous expliquant qu'ils reviendront demain, toujours en votre absence puisqu'à la même heure. Charge à vous d'aller, le lendemain, récupérer votre bien au bureau de Poste le plus proche, situé à 612 mètres environ de ma Maison Rose. Conclusion : le disque est resté plus longtemps dans les entrepôts de La Poste qu'il n'a mis de temps à voyager, nous vivons une époque moderne). Tant qu’il y aura des objets, bien sûr…

Nostalgique, moi ? Tu parles… Bon, j’en étais où… Ah oui, ma rencontre avec John McLaughlin, ces petites choses que j’avais envie de lui dire, ma seule façon de le remercier, de lui expliquer combien sa musique avait pu m’aider et continuait d’être présente dans mon quotidien. « Je voulais vous dire que Mahavishnu, c’est un groupe que j’ai écouté pendant tout le reste de mon adolescence, j’ai même révisé mon baccalauréat en écoutant Visions of the Emerald Beyond en 1975, ce disque avec Jean-Luc Ponty au violon qui engage des duels somptueux avec vous avant que les choeurs ne chantent « Let me fulfill life ! ». Je voulais vous dire merci, tout simplement, pour tout ce que vous avez fait ». Tout sourire, d’une simplicité désarmante et dans un français impeccable (on n'est pas marié à une pianiste hexagonale pour rien), John McLaughlin eut alors cette réplique que je n’ai pas oublié : « Mais vous avez toujours l’air d’un adolescent ! ». Venant de lui, svelte et d'allure juvénile, j’ai cru deviner qu’il s’agissait d’une gentillesse, j’avais 34 ans à l’époque (c'est bizarre de me dire ça, encore un peu et j'aurais eu l'âge d'être mon propre fils... C'est idiot ce que je dis ? Oui ? Tant pis), alors j’ai savouré mon plaisir et quelques heures plus tard, pendant le concert de son trio, je n’ai pas pu éviter de repenser à ces quelques mots, avec beaucoup d'émotion. Une légende vivante m’avait adressé la parole sans être entouré de dix gardes du corps, il n’avait même pas paru incommodé par mon intrusion…

Dès le lendemain, gagné par la même urgence qu’en ce soir du 6 octobre 1973 où je m’étais mis en quête de Birds of Fire, je filai chez mon disquaire pour me procurer Qué Alegria, deuxième disque que le trio venait d’enregistrer. Sans imaginer forcément que de longues années plus tard, je l’aurais toujours en mains, avec le même plaisir et que je penserais à ces instants comme s’ils s’étaient déroulés quelques jours plus tôt.

Le temps ne compte pas, de toutes façons, et les souvenirs sont souvent nos meilleurs amis.

A lire !!! Les autres textes de notre collectif (le Z Band) :

Bladsurb
: Manu Codjia
Jazz O Centre : John Scofield
Jazz à Paris : Marc Ribot & Hasse Poulsen
Jazz Frisson : Kurt Rosenwinkel
Jipes Mood : Charlie Hunter
L'Ivre d'Images : Lionel Loueke
Mysterio jazz : Gabor Szabo
Noctamblues : Barney Kessel
Ptilou : Mike Stern
The Backstabber : Adam Rogers
Z et le Jazz : Eric Löhrer

lundi 12 janvier 2009

Ah, Mingus !

Tous sur Mingus !

30 ans après sa mort, 50 ans après la parution d’un disque que beaucoup considèrent comme le meilleur passeport pour franchir les frontières de son œuvre, Charles Mingus continue de nous livrer ce qui est l’essence même de toute création artistique : l’âme. Regards croisés par une bonne dizaine d’amis distants autour de la musique du contrebassiste…


Voilà qui m’apprendra à creuser trop profondément certains sillons et à me laisser goulûment engloutir dans les univers infinis d’un quarteron de musiciens, devenus des compagnons de vie à force d’abuser de leur fréquentation. Dis donc, Coltrane, qu’as-tu fait ? Ton parcours de comète, fulgurant et mystique, a tellement consommé de mon énergie que j’en ai fini par oublier, parfois, que tu n’étais pas seul au monde sur la belle planète du jazz ! Aujourd’hui encore, il ne s’écoule pas une semaine sans que je ne m’en réfère à ta musique lorsque la nécessité de charger mes batteries musicales se fait sentir. Un exclusivisme qui, très certainement, marque une profonde injustice envers tes pairs, au point que je dois me rendre compte aujourd’hui que certains d’entre eux, parmi les plus grands, me sont presque des inconnus. Mais la vie avance toutefois et leurs causes ne sont pas perdues, je leur dois bien ça. Un jour certainement…

Prenez Mingus par exemple, Charles de son prénom. Que sais-je vraiment de lui en dehors de ce que n’importe quel profane est censé connaître ? L’essentiel peut-être : Mingus, musicien génial et hors de toutes les normes, compositeur et arrangeur d’exception, sa formation classique, cette église méthodiste où il chante le blues et où l’on se livre «aux incantations et aux lamentations qui répondent au preacher». Je sais aussi sa force physique, ses confrontations parfois violentes avec d’autres musiciens qui lui ont valu, par exemple, d’être exclu de l’orchestre de Duke Ellington après une altercation avec Juan Tizol, le compositeur de «Caravan». Ses compagnons de route aussi, dont le génial Eric Dolphy, autant de musiciens qui vont s’accomplir à ses côtés, et surtout à ses côtés d’ailleurs, lui l’artificier dont la contrebasse disait la fureur et l’invention. Un homme en colère, cet «homme noir aux Etats-Unis», qui racontera sa vie dans une autobiographie aux accents tragiques appelée «Moins qu’un chien», et dont le titre parle de lui-même. Mingus a écrit les grandes pages de son histoire entre les années 1956 et 1962 avant de s’éclipser durant de longues années puis d’effectuer un retour sur scène en 1971. Avant de disparaître en janvier 1979, le 5 exactement, il y a trente ans donc, frappé par un mal qui l’avait cloué sur un fauteuil pour l’épuiser jusqu’à sa mort.

J’aimerais citer ici in extenso le paragraphe de conclusion que Francis Marmande écrit à son sujet dans le Dictionnaire du Jazz : «Emotif et recensant en lui-même les émotions de son peuple, Mingus a entrepris de faire ouvertement parler, crier, la musique, comme on fait parler la poudre. Avec une énergie très physique qui concentrait ses qualités de compositeur, d’arrangeur ou d’agitateur. Avec une générosité et une intégrité qui ont contraint toutes les communautés (celle des musiciens lui étant acquise) noires, blanches, officielles et marginales, à le reconnaître et le saluer. In extremis peut-être, mais tout de même». Rien à ajouter.

Si tout de même parce que bien sûr, je connaissais quelques thèmes majeurs de cet homme «en colère tous les jours» : «Better Get In In Your Soul», «Goodbye Pork Pie Hat» ou «Fables Of Faubus». De ces dernières, j’avais eu connaissance à la fin des années 80, lorsque Claude Nougaro, avec l’accord de Sue, l’épouse de Mingus, en avait proposé une adaptation appelée «Harlem» sur son album Nougayork. Des secondes, je connaissais depuis longtemps (toujours ?) la mélodie, sans forcément l’identifier, avant que Michel Portal ne la reprenne à son compte sur l’album Minneapolis. Un survol finalement, l’idée que j’avais affaire à un acteur essentiel de la scène musicale du XXe siècle, mais qu’il serait bien temps de voir ça un peu plus tard. Bizarrement, je n’avais jamais pris le temps d’écouter un disque de lui, du début jusqu’à la fin… Allez comprendre que ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai accepté de me joindre à ma cohorte de blogueurs lorsqu’il s’est agi, en toute liberté, d’écrire un texte consacré à monsieur Mingus. J’ai retourné des dizaines de fois la question dans ma tête et finalement choisi de jouer cartes sur tables. Puisque sa musique ne m’était que mal connue, pourquoi le cacher et faire comme s’il en allait autrement ? Non, autant se présenter tel qu’on est et dire sa démarche : d’abord consulter quelques archives, mon dictionnaire du jazz en particulier, un peu jauni déjà et lire les pages magnifiquement écrites par Francis Marmande. Puis choisir un disque parmi les enregistrements à ma disposition et, finalement, n’avoir aucune hésitation quant à la galette à sélectionner en m’apercevant que les thèmes que je connaissais le mieux avaient tous été enregistrés en 1959 pour le disque Mingus Ah Um. Et là, l’évidence, comme dirait Monk ! Celle de se mettre un chef d’œuvre entre les oreilles, un disque inoxydable dont chaque pièce semble à la fois un classique mais aussi d’une terrible actualité. Dans ce disque quinquagénaire, ça bouillonne, ça gronde, ça chante, il y a là l’essence de la vie, l’esprit d’un homme et d’un peuple qui marche vers un monde qui pourrait être meilleur si… mais qui ne l’est pas, néanmoins. Cette force vitale emporte tout sur son passage tant le propos, qui s’appuie pourtant sur des arrangements complexes et novateurs, est d’une limpidité fougueuse.

Et voilà que je culpabilise maintenant : comment avoir réussi à zigzaguer à ce point jusqu’à parvenir à éviter une rencontre plus précoce avec Charles Mingus ? Un exploit assurément, et la certitude d’une erreur qui sera réparée.

En écoute : "Better Get It In Your Soul", extrait de Mingus Ah Um



Contrebasse : Charles Mingus
Saxophone : Booker Ervin et John Handy
Trombone : Willie Dennis et Jimmy Knepper
Piano : Horace Parlan
Batterie : Dannie Richmond

Le "Z" Band - 5e édition - Tous sur Mingus !

Jazzques - Mingus Plays Piano
Jazz Chroniques et Coups de coeur - Changes One, Changes Two
Backstabber - Last Cha Cha in Tijuana
Jazz0centre - Oh Yeah !
L'Ivre d'images - Blues and Roots
Mysterioso - So Long Eric
Native Dancer - Original Mingus Fables
Ptilou's blog - L'autobiographie de Mingus "Moins qu'un chien"
Jazz à Paris - L'évangile selon Saint Mingus
Bladsurb - Mingus et moi

vendredi 12 décembre 2008

L’étonnant monsieur Albertucci

Il faut être un peu gonflé pour enregistrer un disque de piano solo, qui n’est selon son compositeur, ni du jazz, ni de la musique classique ou contemporaine. Un disque comme surgi de nulle part, en réalité l’expression d’une personnalité attachante ayant accepté de laisser le heureux hasard guider ses idées et ses doigts sur le clavier, non sans avoir accompli au préalable un long cheminement, celui de la maturation et de la perception de toute l’exigence que requiert une discipline appelée improvisation, avant d’oser le fixer par un enregistrement. Une synthèse d’influences multiples à travers laquelle se dessine une création harmolodieuse, un néologisme colemanien (1) que le pianiste acceptera d’autant plus volontiers qu’il n’hésite pas lui-même, quand il le faut, à inventer des mots pour mieux traduire le sens de son travail. Avec ses Étranges Fantaisies, Jean-Michel Albertucci gagne le pari, risqué, d’une musique dont il concède qu’elle peut parfois paraître austère sous certains de ses aspects géométriques mais qui n’oublie jamais de célébrer l’essence même de la musique : le chant. Ici, rythme et mélodie se croisent sans cesse, dans une course un peu folle qui nous transporte dans un univers surprenant mais jamais déroutant. Avis aux amateurs, il y a là matière à une belle découverte dont je m’étais déjà rapidement fait l’écho dans une récente note de mon blog alternatif et quotidien.

Il me paraissait donc intéressant de prendre le temps de bavarder avec ce musicien, passionné et passionnant, et de lui accorder tout le temps nécessaire à l’explication de la genèse d’un projet qui germait en lui depuis de longues années. Rencontre avec un monsieur décidément étonnant…


MC : Jean-Michel, je te propose de commencer par une présentation sous forme de carte d’identité ?

Jean-Michel Albertucci : je suis né en 1957, j’ai commencé le piano à l’âge de trois ans – c’est ma mère qui a eu cette idée, qui a décelé une espèce de talent, enfin pas un talent mais plutôt un signe. Je suis entré au Conservatoire d’Aix-en-Provence à l’âge de 10 ans (je suis originaire de Vitrolles, près de Marseille). Puis c’est mon père qui est « rentré dans la danse » et qui voulait que je fasse des études sérieuses parce que je n’étais pas un manchot à l’école : donc j’ai fait des études d’ingénieur, à l’ENSEM (2), c’est pour ça que je suis venu à Nancy. J’y suis arrivé en 1978 et là, j’ai découvert une association qui s’appelait «NAJA», Nancy Jazz Action, dans laquelle il y avait pas mal de musiciens qui sont d’ailleurs encore en activité sur la région, notamment dans le cadre d’EMIL 13 : François Guell, Jean-Luc Déat, Pierre Boespflug, Jean-Pierre Douche, qui est le président actuel de Music Academy International (MAI). C’est dans cette association que j’ai découvert l’improvisation à l’âge de 21 ans : j’avais une formation classique, j’avais essayé des choses, mais j’étais un peu réservé, un peu timide. J’avais tenté mes propres expériences mais pas vraiment avec des musiciens et c’est là que j’ai pu faire mes premières armes de jazz.

MC : A cette époque, tu enseignais, de quoi vivais-tu ?

JMA : J’étais étudiant, jusqu’en 82-83 et je faisais un peu de bal, je donnais des cours, j’étais aussi soutenu par ma famille. Quand j’ai eu mon diplôme d’ingénieur, je me suis rendu compte que ce n’était pas vraiment ma voie et je me suis dit : « C’est pas possible, ça va être la musique parce que l’autre versant, ça va pas marcher ». Enfin j’ai senti que ça ne pouvait pas coller, que je serais malheureux. C’est un choix qui n’a pas été fait d’une manière abrupte en un instant, ça a mis un peu de temps. Dans les années 80, j’ai donné pas mal de cours, j’ai aussi fait du bal, j’ai joué un peu de jazz… des choses comme ça. Ensuite j’ai été contacté par Bernard Struber qui était le directeur du département Jazz du Conservatoire de Strasbourg et j’ai enseigné là-bas de 1989 à 1996, avec de plus en plus d’heures, ça marchait bien. J’ai continué mon activité de musicien sur Strasbourg, sur Nancy, avec des rencontres, j’ai joué aussi dans l’Orchestre Régional d’Alsace de Bernard Struber. En 1996, il a été mis fin à mes fonctions : avec le recul, je me rends compte qu’il y avait le Conservatoire et l’Orchestre de Bernard Struber, tout ça était un peu mélangé, je ne me suis pas assez méfié. Il y a eu une espèce de désaccord dans le cadre de l’orchestre, ça a un peu contaminé tout le reste, il y a eu un divorce, qui s’est traduit par le fait que j’ai dû partir. En 1996, je me suis donc retrouvé le bec dans l’eau, j’ai un peu végété, je continuais toujours à faire des concerts, un peu de bal, du piano-bar, et puis j’avais les ASSEDIC à l’époque. Pendant 2 ou 3 ans, ça n’était pas terrible, je n’avais pas à m’inquiéter, mais bon…
En 2000, j’ai été contacté par Raoul Binot à Bar-le-Duc, et j’ai enseigné là-bas deux ans au CIM (3), mais c’était un contexte qui ne me convenait pas non plus très bien… En 2002 j’ai eu l’occasion de faire du piano-bar d’une manière assez importante, alors j’en ai profité pour arrêter et j’ai fait ça pendant 2 ou 3 ans.
Parallèlement, j’ai toujours eu des visées plus artistiques, il y avait toujours ce désir, cette pulsion. Je repars en arrière pour en revenir au CD : le solo c’est un truc qui me taraude depuis longtemps. A l’époque de la NAJA, dans les années 80, j’avais fait un concert en solo. Tous les ans, les groupes de la NAJA se produisaient, c’était une espèce de bilan de l’année écoulée, toutes les formations qui avaient travaillé pendant l’année se produisaient dans le cadre du festival NAJA. Une année, je crois que c’était en 83 ou 84, j’avais eu cette idée de faire un solo, parce qu’il y avait eu ce désir, et j’ai fait ce concert, mais rétrospectivement ce n’était pas bon du tout, parce que je n’avais pas saisi comment ça fonctionne. Ce qui laisse entendre que maintenant je l’ai saisi ! Je pense l’avoir cerné, l’avoir vécu très profondément. Je peux raconter aussi comment ça s’est passé. J’avais fait d’autres concerts, notamment aux Trinitaires à Metz et j’avais préparé une espèce de parcours, ce n’était pas une partition mais plutôt un cheminement possible sur des mélodies, des thèmes, c’était une espèce de bric-à-brac…

MC : Il y avait une trame à partir de laquelle tu improvisais ?

JMA : Oui, mais rétrospectivement je me rends compte que c’était un peu flou dans ma tête, j’avais envie de jouer en solo parce que je sentais que j’avais un truc à exprimer, mais je n’y arrivais pas. Au bout d’une demi-heure ou trente-cinq minutes, je me suis arrêté, c’était plutôt un échec. C’était dans les années 80. On repasse aux années 2000 maintenant : une amie flûtiste classique qui enseignait aussi a eu envie de faire de l’impro avec moi. Donc j’allais chez elle et puis on faisait de l’impro, comme ça. Ensuite il y a eu une violoniste puis un guitariste, Pascal Nicol, et on a fait un petit groupe, c’était très informel. À l’époque j’enseignais à l’école de musique de Vandoeuvre, et là, c’était en 2002 je crois, le directeur de l’école de musique, monsieur Milan, a demandé à tous les profs de présenter des jazzmen qu’ils connaissaient et donc à moi, de faire une proposition de groupe de jazz. C’est là l’origine du Vand’Jazz, le festival de jazz de Vandoeuvre. Donc j’ai proposé ce groupe-là, qui n’était pas vraiment un groupe de jazz, on a fait ce concert, mais à trois seulement – piano, violon, guitare – car la flûtiste qui était à l’origine du projet a eu un accident de voiture et ne pouvait pas être là. Dominique Répécaud, qui accueillait cet événement au Centre Culturel Malraux de Vandoeuvre, était là et ça l’a interpellé. On a discuté et il m’a fait comprendre que si j’avais un projet un jour, je pourrais toujours lui proposer. Ça a traîné plus d’un an dans ma tête, parce que je trouvais que ce qu’on faisait avec ce groupe-là n’était pas assez mûr pour être présenté dans un festival. Au bout d’un an, un an et demi je me suis dit : « Le solo ! ». J’ai un peu culpabilisé vis-à-vis des autres, parce que je me suis dit : « Il m’a fait cette proposition parce qu’il me connaît, mais peut-être que ça concerne aussi les autres. C’est peut-être un peu égoïste de me proposer moi tout seul », mais après j’ai balayé ça, je me suis dit : « Bon, allez on y va », donc je suis allé le voir et j’ai dit : « Voilà finalement j’ai un projet : piano solo ». C’était pendant l’été 2003, il m’a dit : « OK, mais je veux écouter ce que tu fais, il y a un studio là-bas », et il m’a proposé une journée d’enregistrement. J’y suis allé les mains dans les poches, avec mes doigts et tout le reste, et j’ai enregistré pendant une journée. Ensuite, j’ai récupéré les CD et c’est en les écoutant qu’il s’est passé un truc, c’est là que j’ai compris que j’avais compris, alors qu'auparavant je n’avais pas compris, à savoir qu’en me réécoutant, j’ai été très très surpris d’entendre ce que j’entendais. Quand je parle de ça, j’ai une image qui est peut-être un peu prétentieuse, mais pendant certains passages, je me suis dit : « Si j’entends ça à la radio, je me demande qui est le pianiste, parce que… wow ! c’est incroyable ». Donc il y a eu un truc, celui de se surprendre soi-même, alors qu’avec le processus que j’avais avant…

MC : Tu ne l’avais pas perçu au moment où tu jouais ?

JMA : Oh non ! Il y a des choses qui sont construites dans ces enregistrements de l’époque. Mais même dans le CD il y a des choses comme ça. Il y a des constructions qui sont là et qui ne sont pas conscientes, c’est-à-dire que le simple fait de jouer, d’être avec l’instrument, d’avoir le jeu, l’action du jeu, il y a des choses qui ne peuvent pas se passer si on est là en train de réfléchir et à se demander : « Mais qu’est-ce que je vais pouvoir jouer ? », c’est-à-dire qu’il y a une stimulation de l’instrument à la fois sonore, kinésique,… les gestes, le corps qui bouge, les gestes, les émotions…

MC : Finalement tu es d’accord avec certains musiciens qui disent qu’une fois qu’on est sur scène en train de jouer, il est trop tard pour penser.

JMA : J’irais même plus loin, je dirais que c’est une fois qu’on ne pense plus que la chose se passe. Tant qu’on pense, on est dans une distance à soi-même, on est en train de s’observer, ça peut aller vers l’autoévaluation, voire l’autocritique, le jugement, c’est se demander : « Comment va être reçue ma musique ? ». Non, on ne peut pas être là-dedans, parce que sinon la chose ne se produit pas. Donc Dominique Répécaud a écouté les enregistrements que j’avais faits dans son studio, il m’a donné le feu vert et m’a programmé en 2004 au festival Musique Action. J’ai fait un concert qui a été assez bien reçu, j’ai eu de très bons retours. Après il ne s’est pas passé grand-chose parce que je n’avais pas de matériau. J’avais des traces du concert, comme il avait été enregistré, mais je ne suis pas allé frapper aux portes avec, je n’ai contacté personne. L’association EMIL 13 m’a proposé de faire un concert le 1er juillet 2005 pour son festival. Il a aussi été enregistré, j’ai la trace, mais comme je n’ai fait de démarche dans aucun sens, il ne s’est rien passé, et c’est en discutant par la suite avec Bernadette Meyer, la productrice du label EMD à Nancy que je lui ai parlé du concert que j’avais fait au CCAM à Vandoeuvre. Elle a voulu écouter, je lui ai donné le CD et elle m’a dit : « On fait un CD ». J’ai dit oui ! Là je commençais à comprendre comment faire, parce que ce genre de façon de faire de la musique, c’est un peu paradoxal. On est dans une proposition un peu hasardeuse : on va rentrer sur scène, et la règle c’est : « Je ne sais pas ce que je vais jouer et c’est parce que je ne sais pas ce que je vais jouer, parce que je me mets volontairement devant une sorte de table rase que les choses vont pouvoir se produire », et effectivement ça se produit.

MC : C’est pour cette raison que tu cites sur le CD ce que dit Nietzsche sur le hasard dans « Le Gai Savoir » ?

JMA : Oui, il est clair que c’est lié. C’est une sorte d’explication. Avant d’entrer en studio pour enregistrer le disque, j’ai essayé de comprendre ce qui se passait. Mais le problème c’est que si on veut trop cerner les choses avant, on va jouer ces choses là, et on ne va pas pouvoir aller vers des choses plus inconnues qui pourraient se présenter. C’est tout un dosage à faire, le CD est sorti maintenant, ça fait deux ans que je l’ai enregistré : je commence de plus en plus à maîtriser, ou disons maîtriser le fait de ne pas maîtriser ou, du moins, ne plus en avoir peur du tout. Au contraire, c’est un énorme stimulant.

MC : C’est le risque et ses contrôles ?

JMA : Voilà, et c’est la possibilité d’assumer musicalement l’échec momentané : on peut se tromper quand on monte sur scène et qu’on ne sait pas ce qu’on va jouer. Avec le parcours que j’ai, il y a une mémoire, toute une accumulation de choses, tout un background qui fait qu’on ne sait pas ce qu’on va jouer mais qu’on n’est pas complètement démuni. Il y a quand même un bagage dans lequel on peut puiser. En étant sur scène, même s’il se produit un blanc, on va utiliser cette chose-là, en faire quelque chose de positif et de spectaculaire, au sens d’être sur scène et de proposer quelque chose à un public qui est là, qui a payé sa place. C’est un raisonnement un peu marchand, mais les gens sont là, on n’a pas le droit de les utiliser comme des cobayes avec qui on va jouer, il faut quand même proposer quelque chose de substantiel. Je pense que j’atteins une phase où si je monte sur scène en solo, il va se passer quelque chose, c’est sûr, je ne sais pas quoi, mais ça va se passer.

MC : Tout à l’heure tu as dit que ce désir de solo remontait assez loin. À cette époque, avais-tu des disques ou des expériences similaires comme références, des exemples de musiciens qui ont pu créer ce désir ou ce besoin là chez toi ?

JMA : Je ne me suis jamais posé la question en ces termes-là, ce n’est pas exactement la question des influences mais plutôt du format solo : d’où vient ce désir ? Je peux essayer d’y répondre en improvisant ! Il y a déjà le fait de la formation classique. Si on prend par exemple le jazz et le classique, c’est vrai que dans ce dernier, y compris la musique du XXe siècle, le piano est l’instrument soliste par excellence, c’est celui pour lequel il y a le plus de répertoire solo. Évidemment il y a la musique de chambre, les concertos, mais il y a une littérature en solo qui est sans égale. Dans le jazz, c’est un peu différent, il y a du solo mais ce n’est pas vraiment le centre de la chose. On peut dire que le trio jazz est plus centré sur le piano, mais c’est surtout un instrument accompagnateur, enfin beaucoup plus que dans le classique. Venir du classique, et donc inconsciemment avec le piano comme instrument roi, l’instrument soliste, fait que ça m’a peut-être donné cette idée. Ensuite, j’ai un très vague souvenir, celui d’avoir vu à la télé – et soit dit en passant, de nos jours, ça ne pourrait absolument pas se reproduire – un concert de Cecil Taylor ; et ça, je pense que ça m’a marqué. Sinon, je suis quelqu’un d’assez solitaire et d’assez introverti, bien que ça n’apparaisse pas forcément.

MC : Donc ta personnalité se prête aussi à une expression en solo ?

JMA : Oui c’est vrai, et ce disque, je le vois comme ça, et d’après les retours que j’ai, j’y projette pas mal de choses d’un monde intérieur.

MC : Ce qui est amusant, c’est que bien avant qu’il sorte on avait eu l’occasion de parler du disque toi et moi, et à chaque fois, tu me mettais en garde : « Attention, ce n’est pas du jazz ! ». Alors tu le définis comment ? Ca veut dire quoi être du jazz, ne pas en être ?

JMA : Je crois que si j’ai pu faire ce disque – parce que… j’ai l’âge que j’ai et on me dit : « C’est votre premier CD », mais ce n’est pas le premier sur lequel je joue, mais c’est le premier sous mon nom – c’est parce qu’on me l’a proposé. Et j’ai accepté, ne sachant pas ce qu’il y aurait dessus, mais étant parfaitement confiant et assez fort moi-même pour me dire qu’il y aurait dessus une substance intéressante. Et encore une fois, rétrospectivement je me dis que j’ai bien fait, car si j’avais fait un CD avant, au vu de ce qu’est ce disque et de ce que j’ai compris, je me dis que ça aurait été faire un CD pour faire un CD, ce qui n’a aucun intérêt et que je ne voulais absolument pas faire.

MC : Il y a un musicien français qui a ce gimmick : « Graver, c’est grave »…

JMA : Oui, je ne sais pas qui c’est (4), mais je pense qu’il y a là une vraie question. On ne doit faire un disque ou publier un livre que si on a quelque chose à dire. Si c’est pour occuper le terrain, ça n’a aucun intérêt et ça peut même être contre-productif. Alors pourquoi j’ai fait ce CD ? Justement parce que ce n’est pas du jazz, ce n’est pas de la musique classique, car c’est une musique qui n’est pas écrite, qui n’est pas pensée puis jouée, elle est jouée, et ce n’est pas de la musique contemporaine, au sens où on l’entend…

MC : Et ce n’est jamais « bruitiste » par ailleurs…

JMA : Non, enfin je ne crois pas. Ce sont toutes ces choses à la fois que j’ai réussies, enfin ce n’est pas à moi de dire ça… Disons que j’ai le sentiment d’avoir réussi une synthèse qui est très personnelle, et c’est peut-être ça qui fait son intérêt, entre des choses extrêmement disparates qui m’ont influencées : exprimer ce qu’il peut y avoir de commun entre le jazz tout à fait traditionnel comme le be-bop, que j’ai pas mal travaillé et que j’aime beaucoup – mais ça n’a aucun intérêt de faire un disque de be-bop actuellement, entre Chopin et d’autres musiques classiques que j’adore, Cecil Taylor, et de la musique contemporaine. Je pense avoir réussi non pas une espèce de mélange, je ne sais pas trop comment appeler ça, pas fusion car c’est connoté, mais une création. C’est une création qui n’est pas ces choses-là, mais qui est autre chose.

MC : Et cette démarche-là qui définit ton disque, est-ce que tu imagines pouvoir l’appliquer à une forme qui ne serait pas forcément en solo ? à deux, trois, quatre ? Ou alors le solo est-il irrémédiable chez toi si tu réenregistres ?

JMA : Il y a deux directions qui sont d’ailleurs d’actualité pour moi. Dans ce disque, il y a un morceau – encore une fois ça peut paraître prétentieux, mais c’est comme ça, c’est sincère ! – qui me fascine de manière assez incroyable, c’est le numéro 9, « L’Oiseau Intérieur », parce je le trouve structuré. On entend une construction, un cheminement, il dure six minutes et pendant ces six minutes, ça cause, il y a un début, un développement, une fin. J’ai contacté un concertiste classique, qui joue aussi de la musique contemporaine, et qui est prêt à jouer ce morceau si j’arrive à en faire la partition, parce qu’il peut donner lieu à une pièce de concert, comme s’il était composé. C’est une direction pour que ma musique ne soit pas uniquement improvisée et qu’elle puisse me survivre, il faut une partition. Il y a une autre direction, qui est l’improvisation collective, et là j’ai un groupe avec trois autres musiciens, qui sont Franck Turpin, saxophoniste, Eric Hurpeau, guitariste et Alexandre Ambroziak qui est batteur. On a déjà joué ensemble, mais on ne répète pas régulièrement parce que je ne veux pas qu’on répète, sinon ça n’a pas de sens. Répéter voudrait dire se répéter, chercher à cerner les choses, et c’est le même processus que dans le solo. Est-ce que ce concept peut s’appliquer à un groupe ? Je pense que oui, mais je dois réussir à faire partager ce que je ressens par rapport à cette façon de faire de la musique aux autres musiciens. Alors ça se partage peut-être avec des mots en discutant, mais ça se partage beaucoup en agissant, c’est-à-dire en jouant ensemble. Et par mon jeu, je peux leur faire ressentir comment on peut faire ça ensemble.

MC : Il y a deux mots qui m’ont interpellé dans ton disque, le premier dont on a déjà parlé c’est le hasard, et l’autre qui me semble quand même faire référence à un musicien de jazz, Ornette Coleman, c’est rythmolodie. Or, Coleman c’est un petit peu le penseur de l’harmolodie, ce mot n’est pas le fruit du hasard ?

JMA : Non ce n’est pas un hasard ! Sur le disque, il y a quatre morceaux qui font partie d’une série (5). Dans l’enregistrement que j’ai fait, qui a duré trois jours, il y avait 100 pièces improvisées, et quand on réécoute toute la série chronologiquement, ça dure 11 heures et demie ! On se rend compte qu’il y a des séquences, des choses qui reviennent, et il y a toute une série de morceaux qui sont basés sur une idée que j’avais et que j’ai exploitée, un ensemble de variations sur une idée, une harmonie. Je voulais que des extraits de ce groupe de pièces figurent sur le CD et j’ai essayé de faire un choix, qui a été très difficile : pour ces quatre pièces-là, j’ai passé beaucoup de temps à hésiter, j’écoutais une pièce en me disant : « Ça, c’est vraiment bien », puis je la réécoutais le lendemain en me disant : « C’est pas possible, c’est nul », donc il y avait une espèce d’ambiguïté totale. Je ne devrais peut-être pas le dire, mais a posteriori, vu le retour que j’ai eu sur ces pièces-là, je n’aurais peut-être pas dû les mettre, mais enfin c’est fait, elles y sont, et voilà. Alors effectivement, c’est une référence à Ornette Coleman, un hommage à quelqu’un qui a su passer outre les notions théoriques traditionnelles qu’on attribue à la musique : pour lui « harmolodie », c’est un mot qui est formé avec « harmonie » et « mélodie », ça veut dire que soit il n’y a plus ni harmonie ni mélodie, soit il y a les deux en même temps et on ne sait pas trop les distinguer. Alors pourquoi Diagonale, Verticale, Horizontale… ? Parce qu’en théorie musicale, l’harmonie c’est l’aspect vertical, ce sont les accords. Si on accroche une partition au mur, les accords sont verticaux, ils sont empilés, et la mélodie est horizontale, ce sont les notes qui se suivent, c’est le chant, l’aspect mélodique. C’est pour ça qu’on parle d’aspect horizontal et d’aspect vertical. L’harmolodie, ça serait l’aspect diagonal : ni vertical, ni horizontal. C’est pour cette raison que j’ai choisi ces termes-là. Rythmolodie, c’est un peu un clin d’œil… qui ne veut pas forcément dire grand chose.

MC : Et en même temps, si on s’arrête à la sémantique, on peut aussi très bien se dire que rythmolodie est un mot qui convient bien à un piano qui est à la fois un instrument mélodique mais percussif et rythmique.

JMA : Oui, tout à fait, le mélange entre harmonie et mélodie, on peut très bien le faire entre rythme et mélodie, en se disant qu’on peut transformer une mélodie juste en transformant son rythme ou alors prendre le même rythme et jouer les notes et ça transforme… il y a différentes possibilités de connexions. Quand on chante une mélodie, on chante en même temps son rythme, donc on peut modifier une mélodie en modifiant uniquement son rythme, les choses sont quand même un peu imbriquées et c’est ça que j’ai voulu dire. Mais les retours que j’ai eus sur ces pièces, c’est qu’elles sont tout de même un peu austères.

MC : Deux ans après l’enregistrement du disque, est ce que tu te dis qu’aujourd’hui il y aurait quelque chose de différent ou bien que de toutes façons c’est une page qui est tournée et que tu continues ton chemin ?

JMA : Depuis que j’ai enregistré ce disque, disons que le fait même d’enregistrer ces 11 heures et demie, ces 100 pièces, il y a eu cette action de le faire, ensuite il a fallu tout écouter pour faire des choix, et le fait de tout écouter est en soi une expérience : réécouter m’a réalimenté, m’a transformé et si j’avais fait une autre séance d’enregistrement après avoir tout réécouté, j’aurais peut-être encore évolué. C’est un peu l’état dans lequel je suis aujourd’hui : depuis ce moment là, j’ai compris certaines choses de ce que je fais, j’ai objectivé, cerné certaines choses, ce qui fait que le bagage dont je parlais tout à l’heure, avec lequel je suis arrivé à mon premier concert en solo, s’est non seulement étoffé mais il s’est structuré, et je peux désormais aller puiser des choses plus précisément, j’ai tout un attirail d’éléments sonores dont je peux disposer.

MC : Et dans les temps à venir, tu as des projets de concerts en solo ?

JMA : Non, je n’ai absolument aucun projet de concert, le CD vient de sortir (le 13 novembre), la production se charge des relations presse. Pour ma part il faudrait que je trouve un agent, parce que je ne suis pas très fort en démarchage. Il est hors de question que j’envoie le CD comme ça tous azimuts, car je sais ce qu’il advient dans ce genre de démarche, les CD sont placés en classement vertical la plupart du temps. Ma démarche personnelle ça sera des envois ciblés, ou bien si je rencontre des gens que ça intéresse personnellement et précisément de prendre connaissance de mon CD, je ferai comme ça.

Interview réalisée le vendredi 28 novembre 2008, entre 14 heures 45 et 16 heures
Merci à ma Fraise de fille pour sa belle et rapide retranscription de cette heure d’entretien.

Cet entretien fera prochainement l’objet d’une publication
dans le magazine Citizen Jazz.

En écoute, « Horizontale », un court extrait du disque Etranges Fantaisies



On peut se procurer le disque directement sur le site du label EMD

(1) Ornette Coleman est en effet l’inventeur du concept d’harmolodie
(2) ENSEM : Ecole Nationale Supérieure d’Electricité et de Mécanique à Nancy
(3) CIM : Centre d’Initiation Musicale, Conservatoire à rayonnement communal de la ville de Bar-le-Duc
(4) Cette phrase est de Christian Vander, leader de Magma.
(5) Pièces 3 à 6 de l’album “Etranges Fantaisies” : Horizontale, Circulaire, Diagonale, Verticale.

lundi 27 octobre 2008

Un Z qui veut dire Bojan

Noires et blanches en couleurs
Ce texte est le quatrième rendez-vous d'un collectif de blogueurs qui partagent la même passion pour la musique et plus particulièrement le jazz. Le principe est simple : chaque participant écrit un texte sur un sujet prédéterminé et le met en ligne en même temps que ses petits camarades. Aujourd'hui, le "Z Band" planche sur les pianistes...


Cette histoire remonte au jour précis du printemps 1993 : le 21 mars de cette année-là en effet, mû (c’était une habitude chez moi avant que je ne devienne un quinquagénaire imprégné de toute la sagesse de l’expérience) par l’irrépressible besoin d’acquérir un disque nouveau et fort attendu dans les plus brefs délais, je m’étais précipité chez mon disquaire (déjà, à l’époque, une grande surface autoproclamée agitatrice culturelle, le seul vrai disquaire local ayant renoncé à son rayon jazz, une amputation qui préfigurait l’arrêt définitif de la vente de disques voici peu de temps) pour acheter An Indian’s Week, un disque que l’Azur Quintet, la nouvelle formation d’Henri Texier, venait de publier. Avec cet album salué par la critique comme une référence en matière de jazz, le contrebassiste se présentait plus que jamais comme le maître à jouer d’une nouvelle génération de musiciens. Il s’affirmera d’ailleurs encore plus dans cette position de quasi-gourou avec son disque suivant, Mad Nomad(s), publié en 1995 et d’une incroyable richesse. Parmi ces musiciens en devenir, un franco serbe au nom imprononçable, le pianiste Bojan Zulfikarpasic, qui ne tarda guère, quelque années plus tard, à simplifier son patronyme pour n’en conserver que la consonne initiale.

«J'ai connu Bojan grâce à une cassette que Sébastien (NDLR : Sébastien Texier, fils d'Henri et lui-même membre de l'Azur Quintet) m'a fait entendre, dans laquelle jouaient d'autres copains à lui tels que : Julien Lourau, François Merville, Marc Buronfosse... Quand je l'ai entendu, je me suis dit que j'aimais beaucoup ce pianiste qui ne jouait pas de "pianismes" ni de pathos... Je lui ai téléphoné, nous avons commencé à travailler illico et cela a duré 12 ans sans interruption...». Voilà ce que me confiait il y a quelques jours Henri Texier, démontrant ainsi sa clairvoyance et rendant entre les lignes un bel hommage au pianiste. L’histoire voudrait d’ailleurs (mais je n’ai pas encore pris le temps de la vérifier) que le nom du groupe Azur soit une déformation trouvée par Henri Texier lui-même qui, à l'époque, jouait dans plusieurs groupes dont celui pour lequel le piano était tenu par Bojan Zulfikarpasic et la batterie par Tony Rabeson. Ce groupe s’appela d’abord Zu-Ra puis par rapprochement avec un mot courant devint Azur.

«Etrange, étranger. C’était l’idée que j’avais en tête. A Paris, je ne suis jamais considéré français à 100 % et à Belgrade, c’est pareil ! Mais grâce à toi-même, tu peux retourner ce genre de préjugés et te sentir partout chez toi… Etranger, c’est une profession en soi». Cette fois, c’est Bojan Z qui se définit lui-même en 2006 au moment de la publication de son dernier disque, Xenophonia, dont le titre est dérivé du nom de l’instrument dont il joue, le xénophone, celui-ci étant une forme modifiée du Fender Rhodes. Ce xénophone au son rude, brut, saturé, presque sale, qui n’est pas sans rappeler les sonorités parfois arides des claviers de Mike Ratledge lorsque celui-ci jouait au sein de Soft Machine. Un instrument étrange avec lequel il se permet même une étonnante reprise de «Ashes To Ashes» de David Bowie. Et un disque à découvrir, absolument.

C’est vrai que le chemin parcouru par Bojan Z depuis 20 ans est aujourd’hui très impressionnant. Musicien de formation classique, imprégné de l’héritage culturel de son pays d’origine et de la musique des Balkans, arrivé en France à l’âge de 20 ans, le pianiste n’a pas tardé à se faire repérer par les meilleurs qui ont très vite fait appel à lui. Il y a fort à parier que tous ont été sensibles à l’expressivité de son jeu, festif et grave à la fois – voilà, c’est ça, je cherchais une expression qui définisse au mieux ce que je ressens en écoutant sa musique : une gravité festive – dont le chant porte de façon très vibrante toute l’âme de ses racines orientales. Outre Henri Texier pour une collaboration de longue durée (12 ans et quatre disques), on a pu l’écouter aux côtés d’un autre grand monsieur, Michel Portal, pour un Dockings trop méconnu où la compagnie de musiciens tels que Steve Swallow ou Joey Baron était l’indice d’un talent hors du commun. Aux côtés d’un Julien Lourau musicalement désinhibé et libre de toute entrave (le saxophoniste, ne l’oublions pas, était par ailleurs membre de son quartet initial), Bojan Z allait aussi mettre un feu intense sur scène comme sur disque pour le projet Fire & Forget du saxophoniste. Oublier ? Certainement pas… Entre temps, Bojan Z aura été frotter les touches inspirées de son piano au continent américain. En témoigne Transpacifik, disque magnifique enregistré en trio avec Scott Colley (basse) et Nasheet Waits (batterie). Aujourd’hui, Bojan Z semble maître de son propre destin et conduit avec maestria un trio brûlant dont le Xenophonia, sixième disque en tant que leader, fut non seulement remarqué mais couronné de récompenses. Une de plus, dirons-nous, si l’on se souvient que son premier quartet (avec Julien Lourau, François Merville et Marc Buronfosse) avait raflé dès 1990 le premier prix de groupe au Concours National de Jazz de la Défense. Et dans une récente interview accordée au magazine Jazzman, Bojan Z faisait part de sa volonté d’avancer, toujours et encore, et de se confronter à de nouvelles expériences, comme celles du rap par exemple. Nous ne sommes peut-être qu’au début d’un long chemin.

Habitant Nancy, j’ai eu la chance de voir sur scène Bojan Z à plusieurs reprises, cinq exactement, notre homme se produisant à chaque fois dans une formation différente dans le cadre du festival Nancy Jazz Pulsations. C’est là un vrai privilège. Ce fut d’abord l’Azur Quintet en 1997, date à laquelle le groupe centrait beaucoup ses concerts sur le répertoire de son seul disque de l’époque, An Indian’s Week. Deux ans plus tard, le pianiste était aux côtés de Michel Portal pour une remarquable performance, toute en nervosité et tension, juste après la sortie de Dockings. Dès l’édition suivante, en octobre 2003, c’est en duo avec le saxophoniste Julien Lourau qu’il faisait vibrer la petite salle du Vertigo pour un concert qu’à titre personnel il m’est difficile d’oublier dans la mesure où le quartet qui assurait la première partie de la soirée, Mozaic Elements, n’était autre que celui qu’avait formé un jeune saxophoniste de 18 ans, mon propre fils ! Je n’épiloguerai pas ici sur l’émotion qui peut gagner un père en ces circonstances, mais je me souviendrai toujours du caractère exceptionnel de ces instants. Le duo saxophone / piano m’en est apparu encore plus beau… En 2005, changement radical de cap : Bojan Z, au Fender Rhodes, illumine de sa présence le combo de Julien Lourau qui vient de publier Fire et s’apprête à doubler la mise avec un second opus, Forget. Ce projet profondément original mériterait vraiment qu’on lui consacre plus de temps tant son énergie, son imprévisibilité et un caractère volontiers radical en étaient la marque profonde. On aimerait d’ailleurs qu’il ait une suite… Et pour finir, voici venir octobre 2006 : dans la belle Salle Poirel, Bojan Z est cette fois tête d’affiche et emporte l’adhésion du public grâce à son trio (Rémi Vignolo : contrebasse et Ari Hoenig : batterie) et à son xénophone.

Pour conclure, je ne résiste pas au plaisir de citer une fois encore Henri Texier qui nous dresse en quelques mots un bien beau portrait de Bojan Z : «Bojan est un très vif maître de l'espace temps si l'on considère que les musiciens de Jazz sont des sculpteurs de temps qui passe». Faut-il ajouter quoi que ce soit ? Non, bien sûr, juste prendre le temps d’écouter sa musique.

Quant à partager ici un extrait de sa discographie, notons qu’on se trouve face à un choix particulièrement redoutable : on a vu que les expériences de Bojan Z sont nombreuses et variées depuis quinze ans et que toutes méritent d’être retenues. Alors il reste la solution consistant à privilégier l’aventure solitaire, celle du disque Solobsession enregistré en 2000 à l’intérieur duquel, là encore, il faut se creuser la tête et trancher dans le vif d’une sélection forcément injuste. La boucle devant être bouclée, on écoutera « Don’t Buy Ivory Anymore», dont la mélodie, signée… Henri Texier, est ici comme magnifiée par une interprétation épurée. Une troisième version d’un thème qu’on connaissait depuis Update 3.3 d’Humair, Jeanneau, Texier en 1990 avant sa reprise par l’Azur Quintet avec An Indian’s Week en 1993. Alors bon voyage à vous qui, j’en suis certain, aurez envie d’en savoir un peu plus sur Bojan Z.



Une discographie sélective
Bojan Z apparaît d’ores et déjà sur bon nombre d’enregistrements. On en trouvera ici une sélection, composée de références toutes disponibles sur Label Bleu.

En tant que leader :
- Bojan Z Quartet, 1993
- Yopla!, 1995
- Koreni, 1999
- Solobsession, 2000
- Transpacifik, 2003
- Xenophonia, 2006

Avec l’Azur Quintet d’Henri Texier :
- An Indian’s Week, 1993
- Mosaic Man, 1998
- Strings’ Spirit, 2002

Avec le Sonjal Septet d’Henri Texier :
- Mad Nomad(s), 1995

Avec Michel Portal :
- Dockings, 1997

Avec Julien Lourau :
- Fire, 2005
- Forget, 2005

Merci à Henri Texier d'avoir bien voulu prendre de son précieux temps pour répondre à quelques unes de mes questions.

dimanche 14 septembre 2008

Histoires de disques, disques d’histoires

Je consacre une petite partie de mon temps libre à mettre un peu d’ordre dans ma discothèque, disques compacts, vinyles, enregistrements achetés sur Internet, soit une vaste entreprise dont j’ignore si elle pourra, contrairement à moi, bipède à la durée de vie intrinsèquement limitée, connaître un jour un terme et dont je ne suis pas tout à fait certain de bien comprendre les tenants et les aboutissants, partant de l’idée qu’il me sera de toutes façons impossible d’en écouter l’intégralité au cours des années qui me restent à vivre, mais qu’il y a chez moi, je n’y peux rien c’est ainsi, comme une sorte de nécessité urgente me conduisant à tenter de concentrer en un seul lieu, en l’occurrence deux disques durs à la surprenante capacité, bien ordonné, indexé selon une logique que je suis probablement le seul à comprendre, des centaines d’albums achetés depuis mon enfance ainsi qu’une ribambelle de fichiers numériques dont l’invisibilité ne parvient pas à masquer la richesse ni le nombre, pour parvenir autant que faire se peut à reconstituer des œuvres intégrales, en particulier celles de tous les artistes que j’écoutais alors que j’étais adolescent et que je considère, à tort peut-être, comme pièces structurantes de la drôle de construction humaine sur pattes que je suis et que j’essaie tant bien que mal de préserver et d’enrichir jour après jour de l’intérieur.

Tiens, une phrase longue… ça faisait longtemps… Je sais que ces interminables digressions vous manquent et que malgré l’intérêt que vous portez à la version allégée de mon blog, vous les attendiez non sans trépigner. Voilà qui est fait, je suis heureux de vous savoir satisfaits, revenons par conséquent au sujet du jour.


Pourquoi donc m’attaché-je à classer méthodiquement ma discothèque alors que du seul point de vue de la connaissance, il serait plus profitable de la laisser en son état actuel et de consacrer le meilleur de mon temps disponible à l’exploration de nouvelles pistes musicales et à leur promotion par le biais de quelques articles écrits pour le compte d’un blog ou d’un magazine comme Citizen Jazz par exemple ? Il doit se cacher derrière cette frénésie d’ordre quelque chose qui s’apparente à un obscur besoin de sécurité, à une volonté de maintenir correctement tendu, bien solide, le fil d’une vie tout entière de peur qu’il ne se rompe : pouvoir avancer en toute sérénité vers les décennies qui se profilent en se disant que ce passé qui fuit, finalement, est tout proche, mieux, qu’il est là, qu’on le touche du bout des doigts, qu’il suffit de replonger dans la discographie de tel ou tel musicien qu’on a tellement écouté autrefois pour se sentir aussi vivant qu’on ne l’était au moment où seul l’avenir comptait, où le passé n’existait pas.

Je viens de remettre de l’ordre dans mes disques de King Crimson, Yes, Neil Young, Hot Tuna, John Fogerty, … et des dizaines d’autres, chaque disque est repéré par sa pochette, son année de publication, le genre auquel il appartient (selon mes propres critères). J’ai également pratiqué l’immersion dans les univers de quelques musiciens de jazz : Coltrane bien sûr, j’en ai déjà parlé ailleurs, ou Miles Davis, pour commencer par ceux dont la discographie est… monumentale. Mes chouchous hexagonaux (Henri Texier, Louis Sclavis, Michel Portal par exemple) sont quant à eux rangés là où ils doivent l’être depuis belle lurette… En bonne place, prêts à être dégainés à la première occasion.

Œuvres intégrales ? Parce qu’il m’est difficile de concevoir le travail d’un artiste – quel qu’il soit – sans en comprendre le parcours, sans percevoir son évolution au fil des ans. Que pourrait comprendre de John Coltrane celui qui entrebâillerait la lourde porte de sa discographie en entrant directement par une pièce comme «Om» ou «Ascension» ? Il risquerait probablement de chercher aussitôt la sortie alors que, tout près de lui, dans le couloir voisin, se trouvent les clefs d’autres salles beaucoup plus hospitalières : «Naima», «Wise One» ou «Giant Steps».

Musique, encore et toujours… La vie sans musique serait une erreur, aurait dit Nietzsche. Je ne peux prétendre le contraire, de même qu’il me faut bien constater que le temps use sans le moindre égard tous les musiciens dont la vibration n’est pas assez puissante pour résister aux assauts des années et qui tombent dans l’oubli. Il ne m’est pas désagréable de m’apercevoir qu’assez rares sont les disques en ma possession dont je me dis aujourd’hui qu’ils ont totalement été effacés par ma mémoire. Il y en a, c’est vrai, mais il ne sont que quelques uns seulement, parce que très probablement, les choix qui ont guidé leur achat ont la plupart du temps été instruits par l’idée selon laquelle la musique sans vie serait une autre erreur, majeure celle-là !

Et voilà que ce travail de fourmi ravive de vieux souvenirs, agréables bien souvent. Tout récemment, je me suis plongé dans la discographie très fournie d’un grand monsieur : John McLaughlin, dont la carte de visite parle d’elle-même. Connu d’abord pour sa participation à l’aventure de Miles Davis (en particulier sur les albums majeurs que sont «In a Silent Way» et «Bitches Bew») à la fin des années 60 mais aussi à celle du Lifetime du batteur Tony Williams, ce guitariste virtuose a mis sur pieds une formation aujourd’hui presque mythique, le Mahavishnu Orchestra, dont l’irradiation maximale (et la nôtre surtout) s’est produite entre les années 1971 et 1975. Sa grande période créative suivante fut celle de l’ouverture vers la musique indienne et la création de Shakti au cours de la seconde moitié des années 70 en est un témoignage vibrant et unique, revivifié plus tard sous le nom de Remember Shakti. Il faudrait aussi parler de ce «guitar trio» parfois houleux mais extrêmement lumineux avec Al Di Meola et Paco De Lucia, sans oublier l’hommage à Coltrane que John McLaughlin rendit en 1973 en compagnie de Carlos Santana («Love Devotion Surrender»), puis beaucoup plus tard en 1995 avec «After the Rain», ni la belle collection d’albums en compagnie des plus grands (Trilok Gurtu, Elvin Jones, Dennis Chambers, Joey De Francesco…). Âgé aujourd’hui de 66 ans, John McLaughlin est toujours sur la brèche : en témoigne 4th Dimension, sa formation actuelle où officie Hadrien Féraud, un jeune bassiste français de 23 ans et «Floating Point», le tout récent disque du groupe.

Homme d’une élégance toute britannique – on voit ici que malgré certains écrits estivaux, je continue de penser qu’il reste parmi nos voisins d’Outre-Manche des hommes et des femmes qui méritent mon admiration – John McLaughlin m’a en outre fait un jour un très beau cadeau. Remontons un peu le cours du temps et arrêtons le calendrier des souvenirs au lundi 6 juillet 1992… Nous sommes dans les Vosges, plus précisément en la jolie petite ville de Vittel qui organise chaque été un festival de guitare (aujourd’hui disparu, faute d’argent, de public et de soutien des collectivités locales) où se côtoient quelques têtes d’affiches internationales et d’autres, moins en tête et plus locales. On y a vu Carlos Santana, Larry Corryel, Mike Stern… et beaucoup d’autres au rang desquels John McLaughlin et son trio de l’époque (Trilok Gurtu aux percussions, Dominique Di Piazza à la basse). En cette fin d’après-midi, Madame Maître Chronique et moi-même arpentons les deux ou trois rues qui forment le centre de la ville et c’est en nous approchons du Palais des Congrès, lieu du Festival, que j’aperçois une silhouette qui m’est familière : Mister John McLaughlin himself, tout juste sorti de l’exercice obligé de la balance des instruments. Ni une ni deux, je prends mon courage à deux mains et entreprends de l’aborder pour lui dire, en toute simplicité, combien sa musique a été importante pour moi. Je lui parle évidemment de ce Mahavishnu Orchestra en compagnie duquel j’ai passé beaucoup d’heures de musique. Ah, ce beau groupe sur lequel John McLaughlin régnait, tout habillé de blanc et qui jouait un drôle de rock mâtiné de jazz, urgent, virtuose, cérébral, voire mystique. Tiens, j’ai un souvenir précis : le samedi 6 octobre 1973 (allez savoir pourquoi j’ai retenu cette date, peut-être parce que le même jour, un héros du sport français, le jeune automobiliste François Cevert, venait de se tuer pendant les essais d’un grand prix de Formule 1 de Watkins Glen à l’âge de 29 ans), la télévision (qui comptait trois chaînes exclusivement de service public à cette époque, ne l’oublions pas en notre ère de prolifération hertzienne) diffusait comme chaque semaine pendant l’après-midi un concert de rock dans le cadre d’une émission dont j’ai oublié le nom (Pop 2, peut-être). Ce jour-là, j’ai fait connaissance avec le Mahavishnu Orchestra : autour de John McLaughlin officiaient des musiciens dont je ne tardai pas à apprendre qu’ils étaient de grands messieurs de la musique et qui avaient pour nom Jan Hammer, Billy Cobham, Rick Laird et Jerry Goodman : jazz électrique, musique complexe, d’une intensité stupéfiante. Je découvrais un nouvel univers, moi qui venait de gravir la paisible montagne du Grateful Dead et qui m’initiais depuis quelques mois à ce mouvement qu’on appelle le rock progressif (Yes, King Crimson, Caravan). Une heure de concert à tomber de joie, suivie d’une virée en ville, à grands pas, pour dénicher l’album chez mon disquaire favori. Patatras ! Rien dans les bacs ! «Birds of Fire» ? Connais pas mon bon monsieur… Impatience et rage, il me le fallait… ce qui fut fait quelques jours plus tard (le 19, restons précis), à mon grand soulagement… Il est vrai qu’à cette époque, dans une petite ville de la Meuse, si jolie soit-elle, il fallait beaucoup plus qu’un clic pour se procurer certains trésors… On attendait, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, on questionnait son commerçant, on lui montrait un article paru dans Best ou Rock’n’Folk, parfois notre vendeuse favorite notait la référence sur son cahier et nous promettait d’en parler au représentant lors de sa prochaine visite. Aujourd’hui… clic, clic et clic… et deux jours plus tard, l’objet est glissé dans votre boîte aux lettres. Tant qu’il y aura des objets…

Nostalgique, moi ? Tu parles… Bon, j’en étais où… Ah oui, ma rencontre avec John McLaughlin, ces petites choses que j’avais envie de lui dire, ma seule façon de le remercier, de lui expliquer combien sa musique avait pu m’aider et continuait d’être présente dans mon quotidien. « Je voulais vous dire que Mahavishnu, c’est un groupe que j’ai écouté pendant tout le reste de mon adolescence, j’ai même révisé mon baccalauréat en écoutant «Visions of the Emerald Beyond» en 1975. Je voulais vous dire merci, tout simplement, pour tout ce que vous avez fait ». Tout sourire, d’une simplicité désarmante et dans un français impeccable, John McLaughlin eut alors cette réplique que je n’ai pas oublié : «Mais vous avez toujours l’air d’un adolescent !». Venant de lui, svelte et soigné, j’ai cru deviner qu’il s’agissait d’une gentillesse, j’avais 34 ans à l’époque, alors j’ai savouré mon plaisir et quelques heures plus tard, pendant le concert de son trio, je n’ai pas pu éviter de repenser à ces quelques mots. Une légende vivante m’avait adressé la parole sans être entouré de dix gardes du corps, il n’avait même pas paru incommodé par mon intrusion…

Dès le lendemain, gagné par la même urgence qu’en ce soir du 6 octobre 1973 où je m’étais mis en quête de «Birds of Fire», je filai chez mon disquaire pour me procurer «Qué Alegria», deuxième disque que le trio venait d’enregistrer. Sans imaginer forcément que de longues années plus tard, je l’aurais toujours en mains, méthodiquement dupliqué sur disque numérique en deux exemplaires, avec le même plaisir et que je penserais à ces instants comme s’ils s’étaient déroulés quelques jours plus tôt.

Il est peut-être là aussi, l’intérêt de cette entreprise d’archivage : revivre les histoires, petites ou grandes, attachées à chaque disque, chaque concert, chaque rencontre. J’en aurai d’autres à raconter ici : mes petites histoires avec Henri Texier, Christian Vander, il faudra aussi que j’évoque les échanges que ce blog suscite avec d’autres musiciens, plus récemment. Lorsqu’ils me disent être touchés par telle ou telle phrase qu’ils ont pu y lire, quand eux aussi me remercient, j’y vois d’abord un étrange retournement des choses qui m’étonne, moi qui ne suis qu’un récepteur de faible portée comparé à leur puissance d’émission, avant de puiser dans ces remerciements la force d’apprendre et partager, encore et encore.

L’histoire continue.

En écoute : "Resolution", par le Mahavishnu Orchestra, extrait de "Birds of Fire" (1972)